Chapitre 14 – Deuxième histoire

La douce voix du député belge captivait l’attention de chacun d’entre eux. Son regard vif et intelligent participait au charisme du personnage.
« HAARP, c’est l’arme américaine qui permet de contrôler le climat. Il a fallu le prouver, pour ne pas passer pour des guignols. On a enquêté… Et on a de bonnes raisons d’être inquiets. J’ai fait partie de la sous-commission sécurité et désarmement du Parlement Européen. Aucun émissaire américain n’a daigné honorer nos invitations. Evidemment, ils ont également refusé notre présence sur les lieux incriminés, en Alaska. Ils nous ont envoyé un courrier avec leur version à eux, un rapport écrit par leurs experts à eux qui ont présenté HAARP comme un centre de communication et d’études météorologiques. C’est trop facile. »
Carla se souvenait de ce que Grégoire avait raconté lors de leur première rencontre.
« Tu nous avais parlé d’une arme climatique, à Pierre et moi. »
Grégoire était assis sur le sol, contre une paroi de l’avion. Il se tenait le visage, meurtri par les coups que lui avait donnés Pierre quelques minutes auparavant. Il répondit :
« Au commissariat, on en parlait, de HAARP. On pensait que c’était ça qui avait détruit le laboratoire. Le bâtiment avait été vidé et déserté avant l’attaque de l’orage. Tu ne désertes pas un bâtiment comme ça, sans être au courant d’un truc. C’était un orage provoqué, selon nous.
– Donc on peut penser que le chauffeur du camion avait eu l’info, d’où sa panique qui a provoqué l’accident.
– Oh… Peut-être. Mais, vous savez, les accidents de la route commandités par l’Etat sont monnaie courante pour neutraliser les personnes gênantes. Mais… rien ne prouve que Molly Svensson ait été éliminée personnellement, pour des raisons politiques. »
Pierre se leva nerveusement de son siège.
« Quoi ? Qu’est-ce que tu veux dire ?
– Je ne veux rien dire, parce que je ne sais rien. Je dis juste que rien ne prouve quoi que ce soit. Je n’ai aucune opinion sur rien, alors oublie.
– Attends. Qu’est-ce que tu insinues ? Molly a peut-être été assassinée ? C’était prémédité ?
– Je ne sais pas. Je préfère croire à un accident et m’en tenir à ça, c’est tout. C’est plus simple. Vu que les deux acteurs de cet événement ne sont plus interrogeables…
– Tu en as trop dit ou pas assez.
– J’ai lu les rapports, qui ne sont rien d’autre que des digestions orientées de la réalité. Quand les acteurs sont morts et qu’il ne reste que des commentateurs, la vérité est perdue pour toujours. Voilà ce que je crois. Ce que je sais. Je ne vois pas l’intérêt de se poser encore des questions qui resteront sans réponse. Et surtout ici et maintenant…
– Molly était infirmière. Une simple infirmière. Dévouée, honnête. Pourquoi assassiner une infirmière ?
– Je sais pas…
– Parle ! »
Grégoire hésita puis renonça à dire qu’on ne connaît jamais véritablement les gens, même ceux avec qui l’on vit, même ceux que l’on aime. Il était trop fatigué pour une énième altercation futile. Il choisit de botter en touche.
« Oui, tu as raison. Oublions ça. »
Nauséeux et tremblant, Pierre se tut. Le député belge se racla la gorge et poursuivit son histoire.
« Ensuite, on a mené des enquêtes souterraines. On a fait appel à des détectives, des mercenaires experts en infiltration. On a découvert des choses incroyables. »
Patrick, l’historien révisionniste, les hackers, l’humoriste, l’ingénieur en aérospatial, Pierre, Carla, Grégoire et les autres étaient pendus aux lèvres du député belge.

« La chute du mur de Berlin n’a nullement signifié la fin de la Guerre Froide. La nature de cette guerre a juste évolué et certains de ses aspects sont devenus imperceptibles. A la fois parce que les journalistes n’ont aucun sens critique, mais aussi parce que leurs outils d’observation n’ont pas été mis à jour au début des années 90. A l’époque de la Guerre Froide, ce concept, de guerre froide, avait été théorisé et même promu par les médias. On avait mis ces mots-là sur ce qu’il se passait, et on avait cette analyse-là de ce qu’il se passait, peu importe ce qu’il se passait vraiment, finalement. »
Patrick l’interrompit.
« En psychologie, c’est ce qu’on appelle l’amorçage. A force de recevoir des stimuli d’une certaine nature, on en arrive à les confondre avec d’autres stimuli, juste parce que leur apparence globale est similaire. C’est un conditionnement intellectuel.
– C’est-à-dire ?
– Après avoir fait mille additions avec des nombres à deux chiffres, on deviendrait tellement dingo que la moindre soustraction avec des nombres à deux chiffres passerait pour une addition. C’est très facile de se faire baiser la gueule. C’est très facile de baiser la gueule des gens, quand on a du pouvoir.
– En effet, si on veut être vraiment libre, il faut se remettre constamment en question. Remettre en question ce qu’on pense et ressent.
– Avoir confiance en quelqu’un sans réfléchir, sans remettre en question ce qu’il dit, c’est la pire des faiblesses. C’est comme un conditionnement de Pavlov : tant que ceux qui contrôlent ton conditionnement te disent que ce que tu fais est bien, tu plonges en avant. Et tu mets les bouchées doubles, même. Parce que t’es content quand on te dit que ce que tu fais est bien. C’est tellement rare la reconnaissance, de nos jours. On finit par bouffer toutes les merdes qu’on nous sert avec une flatterie et un sourire. Moi j’ai mal au bide, j’en peux plus, je vais gerber. »

L’historien révisionniste acquiesça puis demanda au député belge :
« Si la Guerre Froide a changé de nature, qu’est-ce que c’est devenu alors ?
– La guerre était froide dans sa perspective d’un conflit nucléaire que personne ne voulait. Les injonctions de l’Occident à l’attention des pays qui auraient l’arme nucléaire, ce ne sont que des simagrées. C’est un vaste canular géopolitique à l’échelle mondiale. Ils se fichent pas mal des armes nucléaires. Et les conflits qu’on nous montre à la télé ne sont là que pour occuper l’attention des gens pendant que la Guerre Invisible se trame. Aujourd’hui, la question du nucléaire est un leurre.
– La Guerre Invisible ?
– Il y a trois guerres : la Guerre Chaude, sur le terrain; la Guerre Froide, dans la tête; la Guerre Invisible, dans le ciel. Une transition s’est opérée dans les années 80. La technologie de HAARP avait été d’abord expérimentée par la Russie, dans le cadre du projet Douga. Pendant la Guerre Froide, les Américains ont commencé à entendre un signal radio, émis par la Russie à partir de 1976. Il a été appelé signal Woodpecker. On pouvait même l’entendre sur des radios domestiques.
– Le pic-vert russe ?
– Oui, vous êtes historien, vous devez connaître ça.
– A partir de la Première Guerre mondiale, il y a eu des avancées folles dans le domaine scientifique. L’histoire du signal pic-vert est l’un des chapitres les plus mystérieux. Je ne maîtrise pas du tout ce que c’est. Ce n’est pas vraiment le genre de chapitre que l’on étudie à l’école.
– L’émetteur du signal pic-vert avait été localisé en Ukraine, à Kharkov. La grosse structure métallique qui l’émettait avait des dimensions très impressionnantes : c’était une gigantesque antenne de huit cent mètres de long et cent cinquante mètres de haut.
– C’est titanesque…
– Elle existe toujours mais n’est plus en fonction. Cette antenne était majoritairement alimentée par la centrale nucléaire de Tchernobyl.
– Tchernobyl…
– Un collègue allemand, ancien membre de Greenpeace, a émis une thèse qui nous semble très plausible. Après plusieurs attaques de l’URSS, l’armée américaine aurait craqué et auraient décidé de riposter avec une arme scalaire.
– Une minute. Riposter, ça veut dire qu’il y avait eu une attaque préalable. Je n’ai pas souvenir d’une attaque russe sur le territoire américain dans les années 80, ou à un quelconque moment de l’Histoire. C’était quoi cette attaque ? »

Avant que le député belge ne réponde, Fred, l’ingénieur en aérospatial, commença à s’affoler.
« Non, attends… Vous parlez d’une arme… scalaire ? Vous… Vous plaisantez ? Vous savez ce que c’est exactement ?
– Mon collègue allemand m’a expliqué. C’est une arme qui utilise l’antigravité ou je sais pas quoi. Vous sauriez l’expliquer en détail, vous en connaissez le principe ?
– Oui… Hum… L’électromagnétisme scalaire est une extension de l’électromagnétisme qui inclut la gravitation. C’est une électrogravitation unifiée. Ses bases sont le fruit du travail de Nikola Tesla, le plus grand génie scientifique de tous les temps ! Hum… Alors… dans l’extension électromagnétique scalaire, l’énergie du champ électromagnétique peut être transformée en énergie de champ gravitationnel… et inversement. En gros. Hum… Cette transformation peut être structurée et localisée dans des zones ou objets spécifiques. Ce qui est fou, c’est qu’une telle conversion contrôlée de l’électromagnétisme en gravitation n’est pas possible selon les théories électromagnétiques traditionnelles telles qu’on les conçoit en Europe… »
Patrick soupira :
« Stop. On n’a rien compris…

– Hum… En fait, on peut focaliser un potentiel pour que, par exemple, les effets d’une arme aillent au travers de l’espace-temps lui-même. Aucune masse ou énergie ne parcourt l’espace entre l’émetteur et la cible… Ce n’est pas un projectile. Au lieu de cela, les ondulations et les structures dans l’espace-temps lui-même sont manipulées pour se rencontrer et interférer dans l’espace-temps local depuis une quelconque distance de la cible. Là, l’interférence de ces structures ondulatoires crée l’effet énergétique désiré à l’intérieur et à travers la cible elle-même, émergeant de l’espace-temps, comme émergeant du vide en fait, dans lequel la cible est incorporée dans le lieu où elle se trouve à distance et… hum…
– Quoi ? J’ai envie de te dire d’arrêter les rails de coke… Alors je te le dis : arrête les rails de coke, vieux.
– Pardon ? Mais… C’est du sérieux, cette arme scalaire !
– Oui, c’est ton cas qui est sérieux, je crois bien.
– On … on ne vous a jamais jamais dit d’arrêter les rails de coke, vous ?
– Reste poli, mon con, j’ai jamais joué au savant fou, moi. Je ne crois pas ces histoires de téléportation de force qui jaillissent d’un trou dans l’espace-temps, c’est n’importe quoi.
– Tous ces gens qui ne vous croient pas, vous… vous en faites quoi ? Vous êtes comme eux. Vous… vous rejetez tout ce qui vous dépasse.
– Mais, mec, ce que tu racontes, c’est complètement dingue quand même.
– Je vous renvoie le compliment. Et… c’est ce que tous les gens en désaccord avec vos théories conspirationnistes pensent aussi. Vous noterez tout de même que, moi, hein, moi je sors des théories scientifiques impartiales, moi, je ne stigmatise pas les Juifs ou d’autres communautés !
– Allez, allez, t’as rien compris.
– Et vous, vous avez compris ce que j’ai expliqué sur … les… sur les armes électromagnétiques scalaires ?
– Non, mais personne de normal ne comprendrait.
– Pour vous, quelqu’un de normal c’est… c’est quelqu’un qui comprend ce que vous comprenez et … et ne comprend pas ce que vous ne comprenez pas ? Vous êtes… vous êtes la référence absolue ?
– Et mon poing dans ta gueule, il sera absolu ou pas ? »

Craignant que la situation ne dégénère entre Patrick et de Fred, l’historien révisionniste posa à nouveau sa question au député belge :
« C’était quoi cette attaque russe à laquelle les Américains ont riposté, alors ?
– D’après ce que notre indic allemand nous a révélé, il y avait déjà eu plusieurs attaques auparavant. La navette Challenger avait été détruite par attaque scalaire en 1986 et, quelques mois plus tard, des informations confidentielles de la CIA auraient fuité. Des activistes anticommunistes auraient compris que les derniers tremblements de terre qui avaient touché la Californie étaient des intimidations des Russes. Des démonstrations de force militaires et technologiques.
– Une fois de plus, les Russes étaient devant les Américains.
– Ces activistes anticommunistes étaient organisés en lobby underground et étaient présents un peu partout, y compris dans l’armée. Une poignée d’hommes auraient décidé confidentiellement d’utiliser un bouclier électronique mis au point pour neutraliser le pic-vert russe. On ne sait pas grand chose sur ce bouclier, qui était une sorte d’arme apparemment, en réalité. En tout cas, on croit qu’ils ont lancé une décharge électromagnétique sur la centrale nucléaire de Tchernobyl qui alimentait l’émetteur du signal pic-vert qui, pour eux, était aussi la localisation de l’arme scalaire russe.
– Cela veut donc dire que l’accident de Tchernobyl qui a eu lieu en 1986 n’était pas un accident… Et donc le signal pic-vert a été neutralisé pour de bon après cette riposte ?
– Oui mais le pic-vert n’était que la partie émergée d’un iceberg parmi d’autres. Une version améliorée du projet Douga avait été commandée en 1981 par le gouvernement russe. Le projet SURA avait donc fait naître discrètement un nouveau site, à Vasilsursk. Et l’URSS a vendu les plans de ce site aux Etats-Unis.
– Quoi ? Je ne comprends pas.
– Les USA ont toujours eu du retard sur l’URSS. L’URSS n’a jamais menti sur ses capacités technologiques, au contraire des USA.
– Mais pourquoi donc vendre à l’ennemi les plans de sa meilleure arme ? Ce n’est pas logique dans la perspective d’une course à l’armement entre deux concurrents, ça semble dingue !
– C’est simple : on vend pour avoir de l’argent. L’argent leur permettait de développer cette technologie, ou d’autres technologies.
– Mais c’est du suicide !
– Les Russes avaient de l’avance. En vendant ce qui leur donnait cette avance, ils avaient l’argent pour accroître cette avance.
– Mais quand on a de l’avance, on essaye de la garder, on ne se laisse rattraper sous aucun prétexte, c’est du suicide !
– Les Russes craignaient sans doute que les Etats-Unis ne trouvent les scientifiques qu’il fallait pour trouver seuls comment mettre au point cette technologie. Tôt ou tard, ils auraient eu l’arme scalaire, de toute façon. Par l’intermédiaire d’un traître russe ou d’un génie américain.
– Oui… C’est sûr… La règle du jeu, ce n’était pas d’imaginer un plan pour bloquer l’évolution technologique américaine. Donc ils en sont arrivés à la conclusion qu’ils devaient continuer leurs recherches technologiques. Aller de l’avant. Continuer la course.
– Exactement. Il leur fallait continuer la course, et dans les meilleures conditions possibles. L’URSS a donc réussi à convaincre les USA de gagner du temps dans leurs recherches technologiques et leur a vendu les plans de leur projet SURA. Les USA ont choisi de prendre le risque de payer très cher l’URSS, certains qu’ils arriveraient à les rattraper puis les dépasser, au niveau de la puissance de frappe de ce qui allait devenir quelques années plus tard leur projet HAARP, basé à Gakona en Alaska. »

Patrick, dont la nervosité égalait la curiosité, essuyait la sueur qui s’échappait de son crâne chauve.
« A partir de là, on va où ? Comment on peut mettre en relation ce putain de HAARP, le laboratoire à la con qui aurait été détruit par cette arme et votre présence ici ?
– On a découvert un gigantesque réseau d’armes a priori scalaires à travers le monde. Il y a l’EISCAT à Tromsö en Norvège, la station de Jicamarca au Pérou, le MU-radar à Shigaraki au Japon, les bases de Capel Dewi et Aberystwyth au Pays de Galles, le radiotélescope d’Arecibo sur l’île de Porto Rico, la station de Dushanbe au Tadjikistan, le système Frenchelon en Dordogne en France…
– Mais c’est quoi ces putain de bases ?
– Les chemtrails que laissent les avions dans le ciel et que l’on voit se multiplier depuis les années 1980, ils servent de matériau pour les ondes émises par ces bases, ce qui permet l’excitation des électrons de ces nuages artificiels pour constituer un volume chimique sur lequel agir.
– Quoi ? T’es en train de nous dire que ces putain de chemtrails transforment le ciel en vulgaire pâte à modeler climatique ? T’as des preuves de tout ça ?
– On a des preuves. Mais posséder des preuves raccourcit l’espérance de vie, manifestement.
– Ouais, bienvenue à bord, camarade !
– On peut être à peu près sûr que toutes les catastrophes climatiques et les tremblements de terre des dernières décennies ont été provoqués par l’Homme.
– Les tremblements de terre aussi ? C’est quoi le putain de rapport avec le ciel ?
– On peut provoquer des tremblements de terre, par phénomène de résonance. Peut-être que Fred saura expliquer mieux que moi.
– La… la fréquence de résonance produite par un séisme est de… hum… 2,5 Hz. Si une antenne puissante peut s’aligner sur cette fréquence et émettre des ondes à 2,5 Hz, hum… et si ces ondes bombardent spécifiquement une ligne de failles sismiques sur une grande surface, alors… hum… en théorie on peut provoquer un tremblement de terre. Une légende raconte que… hum… Tesla a provoqué un tremblement de Terre en Sibérie, il y a environ un siècle. »

Patrick fronça les sourcils en direction du député belge.
« Putain mais la Guerre Froide n’a jamais fini ?
– Comme je l’ai dit, la Guerre Froide a changé de nature. Elle n’est pas si froide, cette guerre, puisqu’il ne s’agit pas vraiment de dissuasion atomique pour empêcher une guerre de ce type, mais de guerre climatique secrète qui a déjà vraiment lieu. Tous les pays disposant de l’arme scalaire restent silencieux, même quand ils sont attaqués, pour ne pas soulever le moindre soupçon. Accuser l’ennemi d’utiliser une arme scalaire, c’est prendre le risque que sa propre arme scalaire soit découverte et révélée au grand public. Le droit international interdit ce genre d’arme. L’opinion publique doit être manipulable sans qu’elle ne voie les fils. C’est pour ça qu’il reste encore les attaques de terrain, pour détourner l’attention. »
Patrick, fasciné, riait jaune.
« Et tu sais si l’Iran a une arme scalaire ? Il y a une vingtaine d’années, les Américains étaient chauds comme des bouillottes pour lancer une attaque préventive à la con parce que l’Iran développait un programme nucléaire.
– Officiellement, c’était pour du nucléaire civil, domestique. De manière faussement officieuse, c’était pour l’armement nucléaire. Et en réalité, tout ça, c’était un attrape-nigaud pour pousser les USA à les attaquer.
– Pourquoi vouloir une guerre sur son propre territoire, c’est complètement con, non ? Surtout contre les Etats-Unis. Leur armée dispose d’une puissance de destruction terrible.
– Dans le cadre d’une légitime défense, l’Iran aurait pu riposter sans violer le droit international. L’OTAN n’aurait rien pu invoquer pour intervenir. L’Iran aurait eu l’appui non seulement de ses alliés historiques, ses voisins géographiques et l’Amérique du Sud, mais peut-être aussi de pays neutres qui auraient pris position au nom du droit international, et également pour se prémunir contre des abus militaires américains qui auraient pu les toucher eux aussi, plus tard.
– Putain…
– Le peuple américain, conditionné par la propagande anti-prolifération nucléaire du bloc islamo-russe, a effectué de grosses pressions sur les politiques qui se sont trouvés pris au piège et qui ont été contraint de poursuivre cette politique internationale, sans trouver comment contourner le droit international. L’Iran les a nargués pendant des dizaines d’années, malgré les attaques de HAARP sur le territoire iranien.
– Donc ce que racontaient Chavez et Ahmadinejad il y a vingt ou trente ans, à propos des armes climatiques, c’était la putain de vérité.
– L’Iran a résisté, pacifiquement, patiemment. Il a donc fallu inventer une agression de l’Iran contre les Etats-Unis.
– Leur ambassade à Téhéran ? Non ! Les fils de pute ! »
Pierre leva la tête. Carla posa sa main sur la sienne. Le député belge continua son explication.
« Le garde de l’ambassade américaine a été briefé pour qu’il laisse entrer les petites filles. Ce garde n’a compris que trop tard que c’était en réalité des kamikazes.
– Ces pauvres gosses, c’était qui, d’où elles venaient ?
– On pense qu’elles ont subi un lavage de cerveau à base d’héroïne. Ce sont des pratiques habituelles dans l’armée américaine.
– Ces Américains, c’est vraiment des merdes. »
Pierre commença à s’arracher les cheveux. Carla lui attrapa les poignets.
« Pierre, je suis sûre qu’elle est là encore. Tu le sens. Tu le sais. Ne pense pas au pire, s’il-te-plaît !
– Lola aurait pu être une de ces petites filles !
– Pierre, s’il-te-plaît ! »

Pendant que Carla essayait de calmer Pierre, Patrick reprit son rôle de mâle dominant.
« Bon, qui n’a pas encore parlé ? Alors… Toi. Oui, toi ! Présente-toi et raconte-nous ton histoire. »
L’humoriste et les deux hackers s’écartèrent, pour que l’homme derrière eux soit visible de tous. C’était un homme de petite taille, barbu, d’une quarantaine d’années. Il était resté très discret jusque là et n’avait pas encore fait entendre le son de sa voix.
« Bonjour.
– Bonjour, alors t’es qui, t’as fait quoi comme connerie pour te retrouver dans cette galère ?
– Je suis chercheur en biologie moléculaire.
– Et plus spécifiquement, ton domaine de prédilection, c’est quoi ?
– L’étude des effets des ondes sur l’organisme humain.
– Ah, tiens donc, quel hasard.
– Je ne pense pas que c’en soit.
– Je… faisais de l’ironie, mais ok, c’est pas grave. Continue.
– Continuer quoi ?
– Bah je sais pas, continue ton histoire.
– Pose-moi une question, je ne vais pas te faire un cours de chimie cellulaire.
– Ok, je vois, ça va être chiant avec toi. Le dernier truc que t’as fait dans ton laboratoire, c’était un travail sur quelle théorie ?
– L’effet des ondes de basse fréquence sur la barrière hémato-encéphallique.
– C’est quoi ?
– Quoi quoi ?
– Mon cul. La barrière hémato-encéphallique, c’est quoi ?
– La barrière physiologique du cerveau entre le système nerveux central et la circulation sanguine…
– D’accord…
– … Gros con. »
L’historien révisionniste réprimanda les deux hommes :
« C’est pas bientôt fini votre numéro ? Calmez-vous. Surtout toi, Patrick. Tu n’es pas très conciliant, là.
– Faut tout lui arracher de la bouche, à ce mec !
– Regarde comment tu lui parles, aussi. Calme-toi.
– Il ne sait pas répondre de manière pédagogique à mes questions généralistes.
– Je suis chercheur, pas professeur. Désolé.
– Ah ouais, sans déconner ? Plutôt rassurant.
– Et j’ai des troubles du spectre autistique, aussi.
– D’accord… Bon… Désolé monsieur. »
Fred reprit l’entretien.
« Hum… La barrière hémato… euh… encéphallique sert à quoi, en gros ?
– Elle empêche le cerveau d’être empoisonné par des molécules qui circulent dans le sang.
– Mon propre sang peut empoisonner mon cerveau ?
– Oui.
– Et donc tu travaillais sur… hum… la perméabilité de cette barrière ?
– Des ondes de basse fréquence peuvent, dans certaines conditions, ouvrir des brèches dans cette barrière.
– Ah ouais… Hum… Dans quelles conditions ?
– J’ai découvert que nous sommes tous intoxiqués à notre insu par une molécule.
– Intoxiqué par quoi comme molécule ?
– C’est le sujet de ma recherche en cours.
– Et hum… Et pour l’instant, tes recherches t’ont mené jusqu’à… jusqu’à quelles découvertes ?
– Je n’ai pu vérifier aucune hypothèse.
– Et euh.. Quelles étaient ces hypothèses ?
– J’en avais seulement une.
– Tu peux nous en parler ?
– Oui.
– Euh… Hum… Explique-la nous alors… s’il-te-plaît.
– L’hypothèse que je voulais vérifier, c’était l’altération chimique de l’ADN humain par l’ingestion d’aliments modifiés génétiquement, corrompus par des OGM.
– Oh, donc on est tous porteurs de ces OGM spéciaux ?
– Peut-être, je ne sais pas.
– Et hum… Ce serait un accident sanitaire ou ce serait fait exprès ?
– Je pense que c’est une contamination réalisée sciemment par l’intermédiaire de l’industrie alimentaire.
– Qui est responsable de ça ?
– Je suis scientifique, pas policier.
– O… k… Et hum… vu que ce n’est pas naturel, j’imagine que ça fait du mal à l’humain, non ?
– C’est un processus naturel accompagné par cette contamination.
– Un processus naturel ? Comment ça ?
– L’ADN humain évolue au gré des changements vibratoires des énergies cosmiques.
– Euh… D’accord… Et tu peux nous en dire un peu plus sur ces vibrations ?
– Les niveaux vibratoires des êtres humains varient au cours de leur développement, de la naissance à la mort. Tout être humain peut accroître son niveau vibratoire et son niveau de conscience s’il réussit les phases de renouvellement qui ponctuent la vie, tous les sept ans en moyenne.
– Non mais voilà, encore un connard qui est incapable de vulgariser pour des profanes, vous êtes des casse-couilles, sérieusement !
– Arrête Patrick… Mais, hum… C’est vrai que c’est compliqué, un peu… Et donc ces modifications de notre ADN par les OGM, c’est nocif ?
– La barrière hémato-encéphallique devient plus réceptive aux ondes de basse fréquence et peut s’ouvrir à certains matériaux que contient le sang.
– Et donc… c’est mortel ?
– Parfois, ça peut agir autrement aussi.
– Quels effets ça peut avoir alors ?
– La contamination du cerveau par des molécules le rend encore plus sensible à des ondes de très basse fréquence qui peuvent, par phénomène de résonance, induire des potentiels d’action et contrôler la circulation des ions dans le système nerveux selon la modulation de cette fréquence et de son amplitude. »
Fred se tourna vers le député belge.
« Hé, on dirait…
– Oui, ça me rappelle HAARP. Ces OGM dans le sang qui entrent en résonance avec des ondes pour manipuler le cerveau, c’est comme les chemtrails que les avions laissent dans le ciel pour manipuler le climat. Cela pourrait alors prouver la légende de la maladie des Morgellons.
– Les Mor… Les quoi ?
– C’est une maladie qui, selon la légende, viendrait des chemtrails. Cette maladie provoque un délire qui donne des hallucinations, notamment la sensation d’avoir des insectes sous la peau. »
Le chercheur reprit la parole.
« C’est un des effets de la réaction du cerveau à un rayonnement de basse fréquence après inhibition partielle de la barrière hémato-encéphallique.
– Vous avez fait des tests sur des animaux ou des humains ?
– Sur moi-même. Je suis pragmatique, mais j’ai une déontologie.
– Vous avez donc fait l’expérience de cette psychose une fois ?
– C’est le syndrome d’Ekbom. Ce syndrome n’est qu’une possibilité parmi d’autres. Le panel d’effets des ondes sur le cerveau humain est très vaste.
– Quels sont les autres effets ?
– Le contrôle des humeurs, des émotions.
– Les ondes fonctionnent comme une télécommande sur le cerveau ?
– C’est une bonne métaphore. »
Grégoire gloussa. Tous les regards se braquèrent sur lui. Le député belge haussa un sourcil.
« Pourquoi ris-tu ?
– Oh, je ris pas vraiment, tu sais. Je crois que je commence à comprendre certaines choses.
– Comme quoi ?
– Je pensais juste au laboratoire, détruit par la foudre. Vu que Pharma Guedon était financé par des organisations islamistes, on peut être certain que c’est l’Occident qui l’a attaqué. Toutes vos histoires tournent autour de HAARP. On peut imaginer que ce laboratoire travaillait sur un moyen de s’en protéger, peut-être.
– Peut-être, oui. Vu qu’on nous a inoculé cet OGM, il faut maintenant trouver un moyen de s’en guérir.
– On ne sait même pas depuis quand on a cette cochonnerie dans le sang… Je me demande s’ils l’ont utilisée contre nous.
– On sait qu’ils utilisent activement HAARP depuis quarante ans, environ.
– Alors peut-être que cet empoisonnement à cet OGM fait partie du plan. Et peut-être qu’aucune de nos émotions n’a été vraiment naturelle depuis les années 1990… »

Patrick regardait dehors, par le petit hublot.
« On va loin, là. Dans nos discussions et géographiquement. C’est bien joli tout ça, mais se mettre d’accord sur la validité d’un complot mondial ne va pas nous sortir de cette merde. Notre branlette intellectuelle ne vaut pas un clou si on meurt dans cet avion. Regardez, le ciel s’est dégagé. »
Tout le monde se jeta sur un hublot pour voir le sol. De l’eau à perte de vue. Grégoire se détourna de son hublot.
« Tant qu’on voit la mer, je pense qu’on est en sécurité. »
Ces mots agacèrent Patrick, qui continuait de transpirer.
« Qu’est-ce que tu racontes ? En sécurité ? Tu penses qu’on nous déporte vers un camp de vacances ?
– Ce que je veux dire, c’est qu’ils ne vont pas crasher l’avion en pleine mer, on ne le fait plus depuis un bail. La mer est un environnement trop ouvert aux caméras satellitaires, les lieux sont difficiles à truquer, contrairement à un environnement urbain, où il est beaucoup plus facile de camoufler et falsifier des preuves.
– Et en montagne ?
– La montagne c’est le meilleur lieu pour un CAP.
– Pour un quoi ?
– Un crash aérien provoqué.
– C’est un vrai terme technique ça, le CAP ? C’est si répandu comme pratique que les services secrets utilisent un putain d’acronyme ?
– C’est une des méthodes de manipulation du grand public. Le CAP de catégorie 1, en montagne, c’est quand on ne veut pas instrumentaliser le crash, juste éliminer des gens.
– De catégorie 1 ? Y’a plusieurs catégories ? Tu … tu déconnes ?
– Le CAP de catégorie 2, à la campagne, c’est quand on veut faire croire à un détournement terroriste, avec plein d’images claires et nettes de l’épave pour alimenter des fantasmes morbides.
– Oh putain…
– Le CAP de catégorie 3, en ville, c’est quand on veut traumatiser les témoins citadins pour ensuite modeler leurs souvenirs. On leur suggère une interprétation idéologique de l’événement, qui est donc orienté politiquement. On fait ça pour justifier par exemple une intervention militaire dans un pays étranger ou renforcer les contrôles policiers sur le territoire national. Si c’est bien fait, il n’y a aucune résistance, et parfois on a même le soutien de l’opinion publique.
– Vous êtes vraiment des connards. Vous valez pas mieux que les mecs qui contrôlent HAARP.
– Attends, ne parle pas trop vite. Les services secrets n’ont pas pour but de détruire la population civile. Nous, on est là comme instrument de l’Etat pour renforcer la nation et donc sécuriser le peuple.
– Je connais les théories sur l’état agentique de l’agent étatique.
– Si tu le dis.
– Et les attentats de septembre 2001 ? Les avions dans les tours, c’était des cracks ? Un CAP de catégorie je-sais-plus-combien ?
– Je ne sais pas. Je n’ai jamais travaillé pour les services secrets américains. »

Les deux journalistes, fascinés par ce qu’ils avaient entendu, continuèrent de fouiller les valises et les sacs éparpillés dans l’avion, à la recherche de papier et, surtout, de stylos. Ils tenaient les scoops de leur vie. Quelques hommes du groupe s’affairaient autour de la plaque métallique soudée qui condamnait l’accès au cockpit. Pierre avait la tête posée contre un hublot. Quand Carla commença à lui parler, il leva la main pour lui signifier d’arrêter.
« Qu’est-ce qu’il y a ?
– Je réfléchis.
– A quoi ?
– Il faut avoir accès au cockpit pour tenter de prendre le contrôle de l’avion.
– C’est bouché. Comment faire ?
– Je me vois l’ouvrir.
– Comment ça ?
– Je me vois ouvrir le passage.
– Tu crois que tu pourrais ?
– Je ne sais pas, je me repasse cette vision en boucle.
– Pourquoi tu ne tentes pas ?
– Je ne sais pas. Je ne me sens pas trop de tenter quelque chose de bizarre devant tout le monde.
– Tu as peur de leur opinion ? Tout le monde ici est un peu borderline, on s’en fout !
– Oui mais je ne suis pas certain de réussir…
– Tu penses que tu peux réussir si tu ne tentes pas ?
– Souviens-toi de ce que Catherine a dit. Supposer m’empêchera d’essayer, croire m’empêchera de réussir. Je dois savoir pour le faire. Et là, je doute.
– Tu as oublié ce qu’elle avait dit après. Pour savoir, tu as besoin de pratiquer.
– Je pratique comment ?
– Soit tu te mets en confiance en réussissant quelque chose de plus facile, soit tu commences directement à agir sur la plaque de métal. Même à distance, de là où tu es.
– Non, ça fait un peu loin, là.
– Pierre, je sais pas quoi te dire. Tente quelque chose de plus facile, pour te rappeler que tu es capable de faire quelque chose, déjà.
– Je ne sais pas…
– Si tu ne te mets pas un peu la pression, tu ne feras rien !
– Si tu me mets trop de pression, ça va me bloquer !
– On fait quoi alors ?
– On attend que… l’inspiration vienne.
– Romy et Molly sont ici ?
– Je ne sais pas… Pourquoi tu poses cette question ?
– Parce que si elles étaient ici, elles t’aideraient, j’en suis sûre.
– Peut-être.
– Tu devrais essayer de les sentir, ça te donnerait du courage.
– La foi.
– Oui, la foi. Pense à elles. Et puis à Lola aussi.»
Pierre prit appui sur les accoudoirs pour s’arracher du profond fauteuil rouge incliné en arrière, puis se dirigea d’un pas décidé vers la plaque métallique scellant l’accès au poste de pilotage. Il s’arrêta à quelques centimètres d’elle. Patrick, en pleine discussion avec l’historien et l’humoriste, s’interrompit au milieu de sa phrase.
« Mon vieux, c’est pas la peine. On a déjà essayé de cogner dedans, ça bougera pas. »
Pierre ne répondit rien.
« N’essaye pas, tu vas perdre ton temps et te blesser, mec. T’es gaulé comme un grillon malade. »
Pierre n’écoutait plus. Il se débarrassa de sa dernière pensée puis chercha du regard quel était le point faible du mur de fonte devant lui. Patrick haussa les sourcils en regardant Carla :
« Dis donc, il va pas bien. Il nous péterait pas un plomb un peu ? »
Elle ne répondit rien.

La plaque métallique s’éventra comme du papier. Patrick, les deux journalistes, l’homme politique français et les autres n’en croyaient pas leurs yeux. Sans rien toucher, Pierre avait réussi à ouvrir le chemin jusqu’au poste de pilotage. Hazim, l’un des deux hackers, éclata de rire.
« Oh putain d’sa race ! Il nous fait quoi là lui ! Comment t’as fait ça, sans toucher la porte, t’es un Jedi ou quoi ? »
L’humoriste sauta de joie.
« Toi, je te prends dans mon équipe ! T’es titulaire, direct ! »
Fred, l’ingénieur en aérospatial, qui était l’homme le plus fin à bord de l’avion, se faufila en premier vers le cockpit. Pierre, visiblement affaibli par son tour de force, était tombé sur ses genoux. Carla posa sa main sur son épaule.
« Tu vois, tu peux faire ce que tu veux. Je le savais !
– Ouais…
– Je suis fière de toi, Pierre.
– Ouais… »

Tout le petit groupe s’était entassé dans l’étroit cockpit. Patrick, assis dans un des deux sièges de pilotage, semblait déçu de ne voir aucune lumière allumée.
« Quoi ? Y’a rien qui clignote, rien qui bouge ? C’est quoi ce merdier ? Il est où Fred ?
– Je suis là.
– Alors, t’en dis quoi ?
– Hum… Ce n’est pas normal…
– Merci chef, mais encore ?
– Cet avion est sur… hum… pilotage automatique…
– Merci bien, on voit bien qu’il n’y a aucun équipage à bord. Heureusement que t’es ingénieur en machin-chouette, tu nous sauves !
– Aérospatial …
– On s’en fout, trouve une solution ou ferme-la !
– Oh, tu… tu te calmes !
– Le manche à balai et les boutons sont bloqués ! Regarde, j’appuie partout !
– Ne fais pas n’importe quoi !
– Il se passe rien, regarde ! Fait chier ! »
Le visage de Grégoire s’assombrit. L’homme politique belge le remarqua.
« Qu’est-ce que vous en dites ?
– On est baisé. Ils n’allaient pas nous donner les commandes de l’avion qu’ils dirigent. Ils sont pas fous. »
Patrick se tourna vers le chercheur :
« T’as pas une idée de génie toi ? Les autistes ont toujours des ressources intellectuelles spéciales.
– Je fais de la biologie moléculaire.
– Ouais, je sais, ducon.
– Même si les deux métiers se ressemblent, un chimiste n’est pas un pilote d’avion. »
Le ton impassible du chercheur frustra Patrick encore davantage. La nervosité ambiante électrisait les échanges. Les deux journalistes commençaient à manifester leur mauvaise humeur. L’homme politique français, soudain pris de nausées, perdit l’équilibre et bouscula les deux hackers en leur vomissant dessus.
« Ah putain le con, il m’a gerbé sur mon Diesel !
– P’tain, fuck ! Sur moi aussi ! »
Le regard plein d’espoirs de Carla sondait celui de Pierre, semblant lui implorer un nouvel exploit. Patrick regarda par la vitre, au-dessus du tableau de bord. De grandes étendues vertes défilaient sous l’avion. L’historien, derrière l’autre siège de pilotage que personne n’occupait, jeta un coup d’oeil à son tour, en levant les pieds pour admirer la vue.
« Les amis, nous avons fini notre périple au-dessus des eaux. Puisque nous pouvons être quasiment sûrs que nous sommes toujours en Europe, nous sommes en Espagne, en Angleterre ou dans un pays scandinave.
– Peut-être mais moi je m’en fous, j’ai pas hâte d’avoir des indices pour savoir où on est exactement. Pierre, t’as pas une solution miraculeuse encore, pour débloquer les commandes ? »
Le regard vide de Pierre, silencieux, le montra bien démuni face à la sollicitation de Patrick. Les hackers avaient retiré leurs jeans et étaient désormais en caleçon, exhibant leurs jambes de sauterelles. L’humoriste arrivait de moins en moins à faire de l’humour. L’historien se demandait si un jour un livre d’histoire relaterait cette aventure. Le chimiste semblait indifférent. L’homme politique belge désespérait de ne voir aucun écran s’allumer et encourageait Patrick à appuyer sur des boutons au hasard. Fred songea à son expérience théorique de ce qu’est un objet volant proportionnelle à son ignorance totale quant à leur pilotage. Les deux journalistes étaient retournés dans le compartiment passagers, cette fois-ci à la recherche de parachutes. L’homme politique français, dont le teint avait viré au gris, s’était assis dans un coin et continuait de se vomir dessus. Carla, derrière le siège où se trouvait Pierre, avait les mains jointes.
Au loin apparaissaient les premiers bâtiments. Tout le monde se tut. Le paysage déroulait une ville de plus en plus large, jusqu’à recouvrir tout le sol visible. La ligne d’horizon remontait lentement, presque imperceptiblement, chassant progressivement le ciel gris du champ de vision. L’historien se gratta le menton.
« L’avion a amorcé une descente. Les méandres de ce fleuve me disent quelque chose… C’est une capitale européenne. Sans doute Londres. »
L’homme politique belge acquiesça.
« On va vite avoir confirmation, puisqu’on descend. Si les voitures roulent à gauche… »
Carla approcha son visage de la joue de Pierre, concentré et immobile.
« Pierre… Comment tu te sens ?
– L’avion est lourd…
– N’essaye pas de bouger l’avion, juste de débloquer les commandes du tableau de bord, peut-être.
– Je suis fatigué… »
Patrick se frotta les yeux.
« Bordel. C’est pas Big Ben là-bas ? »
Fred, l’ingénieur soupira.
« Compte tenu de notre courbe, hum…
– Putain les mecs, ça vous dit de visiter Big Ben ? Dans deux minutes, on est dans le clocher. »

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Chapitre 13 – Deuxième volte-face

Pierre avait remis une chaise sur ses pieds et s’était assis dessus, tête basse. Pendant qu’elle ramassait les coussins du canapé qui jonchaient le sol, Carla essayait d’imaginer des raisons rationnelles pouvant expliquer la position des allumettes. Pierre lui répondit :
« Lola est morte. C’est elle qui a fait ça.
– On n’en sait rien. Quelqu’un ou quelque chose a écrit papa, on ne sait pas d’où ça vient…
– Les lettres sur le miroir et les carreaux, les objets qui bougent…
– Tu y es peut-être pour quelque chose. Je sais pas. C’est étrange et bouleversant, mais il faut chercher en quoi ça peut nous aider. On ne comprend pas toujours tout dans la vie, et pourtant il faut agir au mieux en fonction de ce qui arrive, y puiser une inspiration.
– Je ne sais pas ce que ça veut dire, ce qu’il faut comprendre.
– En tout cas, on ne va pas laisser tomber, abandonner n’est jamais une solution !
– Parfois on est impuissant.
– Non Pierre. Il y a toujours une façon d’agir. Il faut changer de perspective. Il y a plusieurs chemins à tenter, même des mauvaises méthodes. Si on ne fait rien, rien ne bougera.
– Pf… Tu as trouvé des choses sur internet ? Non. Tu n’as rien trouvé et ça fait plus de deux semaines que tu cherches. On n’a aucune piste. On n’a même pas un mauvais chemin à prendre. On n’a pas le début de la moindre idée. On est bloqué, je vais bientôt mourir, on ne sait pas où est Lola. Il est difficile d’être dans une situation plus désespérée que ça…
– Tu sais ce que je crois ? Ton cancer est une chance.
– Quoi ? Comment ça ?
– Il te pousse dans tes limites. Tu as un pouvoir télékinésique ou magnétique, t’as un truc qu’il te reste à apprendre à développer. Même Catherine est certaine que tu as un don. Moi, je pense que c’est toi qui as bougé les allumettes.
– Non, je te dis que non, crois-moi.
– Pierre, je te crois quand tu me dis que tu n’as pas voulu les faire bouger. Mais je pense que tu as exprimé quelque chose par ces allumettes. Tu n’as pas beaucoup parlé ces derniers temps. L’humain a besoin de s’exprimer. Tu n’as fait que lire des livres depuis des jours et des jours ! Toute ta concentration était portée sur tes exercices de télékinésie ou magnétisme ! »
Carla s’assit à son tour sur une chaise, tout près de Pierre.
« Tu ne parles jamais de Lola. Jamais. Tu n’exprimes plus tes émotions. Il n’y a que le soir que tu t’ouvres un peu à moi. Mais pendant les journées, rien du tout ! Donc, pour moi, il est normal que tu exprimes quelque chose. Autrement que par les mots, qui ne sortent pas. Les idées intellectuelles créent une énergie émotionnelle qui s’est accumulée en toi et tu l’as libérée comme ça. C’est ce que je crois.
– Et les initiales de Molly, de Romy ? C’est moi aussi ?
– Je sais pas. Ce n’est peut-être pas la même chose…. En fait, ce n’est pas du tout la même chose. Regarde. On a vu les initiales de Molly et Romy. Donc on pense qu’elles auraient signé elles-mêmes. D’accord, admettons. Si on poursuit notre réflexion dans cette logique, qui aurait pu signer papa à part toi-même ? Ton père ? Certainement pas ta fille !
– Je suis perdu…
– Si tu ne veux pas croire que c’est toi qui as bougé les allumettes, si tu penses que c’est Lola qui t’appelle, alors elle aurait écrit ça pour t’encourager, pour te dire de la retrouver. Tu vois, peu importe l’explication, il faut continuer d’espérer pour avancer ! »

La nuit suivante, vers une heure du matin, la sonnette fit sursauter Pierre et Carla. Ils se tournèrent l’un vers l’autre. Leurs visages étaient éclairés par la lumière rouge du radio-réveil qui affichait toujours 88h88. On sonna à nouveau. Lourds de fatigue, Pierre et Carla se redressèrent péniblement, mirent la main sur leurs habits et s’habillèrent avec empressement sur le chemin de la porte d’entrée. Pierre l’ouvrit et fut bousculé par un homme qui entra puis referma aussitôt la porte derrière lui. Reconnaissant Grégoire, Carla se précipita vers un tiroir de la cuisine duquel elle sortit un long couteau à la lame aiguisée. Grégoire leva les mains :
« Oh oh oh ! Du calme ! Du calme… Je viens en ami. J’ai des choses à vous expliquer. Ecoutez-moi, c’est dans votre intérêt. Je risque ma peau en venant ici. »
Pierre, plus nerveux que jamais, saisit froidement Grégoire par son col de chemise :
« Tu voulais quoi avec ce rendez-vous de l’autre jour ? C’était quoi ce message sur ton répondeur ? C’était quoi cette embrouille ? Pourquoi deux géants en costume noir m’ont dit de rester silencieux ?
– Pierre, je suis ici parce que je veux parler. Si j’avais voulu te tuer, tu serais déjà mort. Je ne vois pas l’intérêt d’une comédie, et toi ?
– Si tu veux parler, très bien. Je ne te fais pas confiance. Mais tu veux parler ? Tu vas parler. Si tu fais chier, je ne réponds plus de rien. »
Pierre tira Grégoire par son col, qu’il n’avait pas lâché, puis le balança sur le canapé. Carla, toujours avec le couteau dans sa main, prit deux chaises avec son autre main, puis les disposa en face de Grégoire.
« Je suis un agent double. Je joue à la fois pour et contre la police.
– C’est quoi l’autre organisation pour laquelle tu travailles ?
– Les services secrets, pour le gouvernement.
– C’est pas les mêmes gens, ça ?
– La police, c’est seulement un instrument de communication. J’étais en charge de surveiller le bon fonctionnement de cette institution. Ma couverture, c’était donc d’être l’un des leurs. J’ai pour ordre d’écarter le mouton noir du troupeau, puis de l’abattre.
– C’est quoi un mouton noir dans la police ?
– La Guerre Froide, tu connais ?
– C’est quoi le rapport ?
– La Guerre Froide, tu connais ?
– Oui, la course à l’armement, la dissuasion atomique, la conquête de l’espace, la Théorie des dominos, je connais. C’est fini, la Guerre Froide.
– C’est bien, tu récites la leçon apprise à l’école.
– Tu prends pas ce ton avec moi, enfoiré.
– Du calme, Pierre…
– Me raconte pas ta vie, me fais pas un cours d’Histoire.
– Je suis obligé de t’expliquer tout ça pour t’expliquer mon métier, pour t’expliquer tout ce qu’il se passe depuis quelques temps dans ta vie.
– Mouais…
– Ecoute-moi… Je suis pas un théoricien, un historien. Je ne fais qu’appliquer les ordres, que parfois je comprends, que parfois je n’approuve pas. Les services secrets manipulent l’actualité et donc aussi un petit peu l’Histoire en général, apparemment.
– Apparemment ? Tu sais ou pas ?
– L’actualité du jour, ça devient de l’Histoire le lendemain. Je ne m’occupe que de l’actualité, je ne suis pas un théoricien du passé. Je suis un agent responsable du bon déroulement du présent, afin que les théoriciens puissent ensuite faire leur boulot de théorisation pour fonder ou justifier des idées politiques. En réalité, on vous sert constamment des versions simplifiées passées à la moulinette. Tous les débuts et fins de cycles, les tournants historiques… Tout ça, c’est du flan. Ce qu’on apprend dans les journaux, dans les livres, à l’école, c’est pas l’Histoire : c’est une histoire.
– Je ne crois pas ça, je ne peux pas y croire. L’Etat n’a aucun intérêt à truquer l’Histoire.
– Pour créer une nation, il faut bien éviter les divisions. Qu’on soit dans un régime totalitaire ou dans une démocratie, il faut se débrouiller pour trouver ou fabriquer une unité nationale. Si les gens n’ont rien en commun, aucun socle de connaissances ou valeurs communes, on peut être sûr que tout le pays tomberait aux mains de clans, de communautés, avec leurs propres interprétations du passé, donc du présent, donc du futur.
– Ce n’est pas déjà en train de se passer ?
– Si, justement. C’est pour ça qu’on fait tout pour à la fois faire semblant de défendre ces communautés et leur nuire indirectement. Plus elles font de bruit, plus on doit user de violence pour les contenir, les censurer. On accuse les différents gouvernements et présidents d’avoir voulu diviser pour mieux régner. Eh bien… Oui, en effet. La majorité des gens se ralliera toujours du côté du gouvernement, par faiblesse. Mais il faut faire preuve de doigté. Parce que si on se fait avoir, on perd notre légitimité aux yeux des citoyens, et ensuite c’est le chaos. Le chaos, c’est l’absence d’ordre. C’est l’effondrement des institutions et des autocensures sociales qui sautent. La guerre civile. Pour l’instant on la voit seulement dans d’autres pays à la télé. Personne ne veut ça ici.
– C’est intéressant mais c’est quoi le rapport avec moi, avec ce qu’il s’est passé récemment ici ?
– La situation est en train de se tendre, au niveau international. On a un certain savoir-faire pour gérer des faits divers traditionnels. Il suffit de prendre n’importe quel journal, n’importe quand, pour constater une victime quelconque. On fabrique des preuves, des coupables, parfois même des victimes.
– On fabrique des victimes ? Quoi ?
– Parfois les gens n’ont pas été agressés, se sont agressés eux-mêmes, jouent la comédie, ou sont de bonne foi mais ont été attaqués par des agents du gouvernement, comme moi, qui fabriquent le fait divers qui va être récupéré politiquement.
– Et donc ?
– On a un certain savoir-faire en ce qui concerne les faits divers traditionnels. Mais il y a des faits divers d’une nouvelle nature qu’il faut gérer mais qu’on ne sait pas gérer ! Parce que ces faits divers n’ont absolument aucun antécédent sur le territoire national.
– Tu parles des éclairs sur le laboratoire ?
– Oui. Et ça m’intéresse de savoir ce qu’il s’est passé.
– Qu’est-ce que j’en sais, moi ?
– Tu as vu des choses, tu as ressenti des choses. J’aimerais, à titre personnel, en savoir un peu plus. »
Carla se passa la main dans les cheveux. Elle se sentait fatiguée et avait son bras engourdi par le poids du couteau. Elle le posa sur la table derrière elle. Un parfum de fleur attira son attention. Elle chercha du regard d’où il pouvait venir. Ses yeux s’arrêtèrent sur Pierre qui, après s’être senti un peu endormi par les jolies manières de Grégoire, avait décidé de se rebeller.
« Pourquoi tu es venu ? Pour parler ? Ou pour m’amadouer et me faire parler, moi ?
– Pierre, je veux t’aider…
– Pourquoi ? Quel est ton intérêt personnel ?
– Ton histoire m’a touché. »
Pierre réprima un rire. Carla partageait également son scepticisme.
« Mon histoire t’a touché. D’accord, et maintenant ?
– On a une piste concernant le laboratoire.
– Quel genre de piste ?
– Les services secrets savaient ce qui se passait à l’intérieur et qui dirigeait ça de l’extérieur. Il fallait protéger le laboratoire pour ne pas allumer la mèche d’un explosif inconnu. Garder son ennemi dans son champ de vision, c’est plus intelligent que le faire fuir, le faire changer de forme et donc le perdre. On avait besoin de temps pour remonter le circuit et quadriller le réseau. On a découvert qu’il était financé par des organisations religieuses qui sont en relation avec des pays du Moyen Orient.
– Qu’est-ce que ça signifie ? Je ne sais pas analyser ces informations.
– On est au cœur d’une guerre entre l’Occident et les le Monde arabo-musulman. Ils sont arrivés en Europe il y a quelques années, ils sont là, en France, et ils préparent l’offensive.
– Ils préparent la riposte, plutôt.
– Oh, tu vas pas me les casser avec tes positions de gaucho. »
Pierre se leva, prit la chaise par le dossier et la fracassa sur le crâne de Grégoire. Carla, qui commençait à piquer du nez, sursauta.
« Pierre !
– Il ment là ! Je le sens !
– Pierre ! Il était en train de parler !
– J’ai perdu mon sang froid, d’accord. Mais il n’aurait rien dit de plus. Ou alors des mensonges, d’autres mensonges.
– Oui, peut-être, mais moi j’aurais bien aimé entendre ce qu’il avait à dire, pour ensuite décider si je le croyais ou pas… »
Carla se pencha sur Grégoire, inconscient sur le sol.
« Il aura une grosse bosse sur la tête demain. On l’attache ? On en fait quoi ?
– Je sais pas…
– Tu as une cave ?
– Non.
– Une pièce sans fenêtre que tu peux fermer à clé ?
– Mmmm… Non.
– Bon. Qu’est-ce qu’on fait de lui alors ? Tu l’as frappé fort. Quand il va se réveiller, il va pas être tendre avec toi !
– En effet… On ne peut pas le laisser là et retourner dormir. On peut le mettre dans ton coffre de voiture, ça ne te dérange pas ?
– C’est un peu sordide comme idée !
– Tu en vois une meilleure ?
– Pas vraiment… »
Après avoir enfermé Grégoire dans le coffre, Pierre et Carla retournèrent se coucher. Allongés l’un à côté de l’autre, ils contemplaient le plafond rouge de la chambre.
« J’aime bien l’odeur de ton salon. Je ne l’avais jamais sentie avant.
– Quelle odeur ?
– Un parfum de fleur, que j’ai senti pendant que tu parlais à Grégoire.
– J’ai rien senti… et j’ai rien pulvérisé récemment. Y’a pas de fleurs ici.
– C’est bizarre… Je la sens encore, même ici, maintenant. Peut-être que c’était le parfum de Grégoire…
– Sans doute… Je m’endors…
– Bonne nuit Pierre. »
Elle l’embrassa sur le front et ils s’endormirent.

« C’est quoi ce merdier ?
– J’en sais rien, vous avez une idée de ce qu’il se passe ?
– Vous vous souvenez de quelque chose ?
– Je me souviens juste d’une odeur bizarre chez moi.
– C’était une odeur de lilas, hein ?
– Je crois bien. Il y avait cette odeur chez vous aussi ? »

Réveillé par ces voix qui s’agitaient autour de lui, Pierre ouvrit les yeux. Il ne comprenait pas ce qu’il voyait. Il était assis dans un fauteuil. Il en y avait plusieurs rangées, des fauteuils tous identiques. Les nombreuses fenêtres aux murs étaient petites et rondes. Une terrible angoisse enfla en lui. Dans les allées, des hommes inspectaient des bagages qui n’étaient pas les leurs.
« Aucun ordinateur n’a de batterie !
– Pareil avec les téléphones.
– Tiens, tous les livres sont vierges là-dedans !
– Toutes les pages sont blanches ici aussi.
– J’ai une remarque peut-être bizarre à faire.
– Dites.
– Vous avez trouvé des stylos, pour l’instant ? »
A côté de Pierre, Carla dormait encore. Il posa sa main sur son avant-bras et la secoua brutalement.
« Carla… Carla… Réveille-toi Carla… Carla… Carla ! Carla ! Carla !»
Elle gémit puis ouvrit les yeux à son tour.
« Pierre… Pierre ? Qu’est-ce qu’il y a ?
– On est… dans un avion, je crois ! Merde ! Je ne comprends pas comment c’est possible !
– Quoi ? »
Elle se frotta les yeux, s’étira les bras puis reconnut le parfum de fleurs sur ses vêtements.
« Qui m’a habillée ? C’est toi, Pierre ?
– Non ! Je me souviens pas ! Merde, on est dans un avion !
– Quoi ? Quelqu’un nous a habillés et nous a mis dans un avion ? Je rêve encore ou quoi ?
– Je sais pas ! Merde ! On est dans un avion ! »
Pierre montrait de plus en plus de signes de nervosité. D’un petit mouvement brusque, il tira sur les cheveux de Carla.
« Aïe ! Hé ! Tu m’as fait mal !
– Tu dors ou pas ? Alors ? On est… dans un.. avion. »
Pierre et Carla se levèrent lentement de leur fauteuil, pour jeter un coup d’œil discret derrière eux. Cinq hommes discutaient vivement :
« On est au-dessus des nuages, il n’y a aucun moyen de savoir où on est. Et même, une fois qu’on verra du paysage, est-ce qu’il y a un géographe compétent ici ?
– Pour quoi faire un géographe ? Vous croyez sérieusement qu’on va atterrir ?
– Vous pensez qu’on va s’écraser ?
– Si vous voulez savoir où on est et où on va, alors vous voulez imaginer une stratégie à mettre en œuvre une fois qu’on aura posé le pied sur la terre ferme.
– On ne va pas rester dans cet avion à attendre sans essayer d’anticiper quoi que ce soit !
– Formidable, je crois qu’on va beaucoup se masturber intellectuellement ! On va réfléchir sur les causes de notre présence ici, on va perdre du temps à extrapoler.
– Il a raison, il faut se focaliser sur la résolution de la situation présente.
– On aura besoin de tout le monde. Il faut réveiller ceux qui dorment.
– Oui, tout le monde sera utile. »
Les cinq hommes se dispersèrent pour réveiller la dizaine de passagers qui dormaient encore. L’un d’entre eux s’approcha de Pierre et Carla, sereinement, avec un sourire aussi grand que les auréoles de transpiration sous ses bras.
« Ah, vous êtes réveillés !
– Je… C’est… Je m’appelle Pierre.
– Carla.
– Enchanté, moi c’est Patrick. Comment ça va ?
– Je dois en ce moment faire face à ma phobie de l’avion, mis à part ça… On fait quoi ici ?
– Bonne question ! J’ai ma petite idée, mais on réveille d’abord tout le monde, on réfléchira après. »
Pierre et Carla se dirigèrent vers l’avant de l’avion, avec tous les autres passagers. A leur grande surprise, une énorme plaque métallique scellait l’accès au poste de pilotage. Un homme frappa deux fois la plaque avec ses phalanges :
« Hum… Si c’est de la fonte, ça doit faire environ quarante centimètres d’épaisseur. »
On lui demanda :
« Vous faites quoi dans la vie ?
– Ingénieur en aérospatial. Et vous ?
– Je suis historien. »
Chacun son tour, tout le monde se présentait. Parmi la quinzaine de personnes, uniquement des hommes à part Carla, il y avait des journalistes, un historien, un sociologue, deux hommes politiques, des scientifiques, des hackers… et même un humoriste. Grégoire apparut. Il portait sur son front une bosse violacée. L’expression faciale de Pierre, déboussolé, l’amusa au point de le faire éclater de rire. Un historien, visiblement agacé par cette manifestation d’amusement, empoigna vigoureusement le bras de Grégoire :
« Hé, vous, qu’est-ce qui vous fait rire ?
– Rien, rien !
– Vous êtes qui ? Vous faîtes quoi dans la vie, vous ?
– Ce que je fais dans la vie ? Je joue au malin et à la fin je me fais baiser. »
Patrick, le sociologue avec qui Pierre avait échangé quelques mots, lança sèchement :
« Expliquez-vous. Visiblement vous vous connaissez. »
Ses yeux faisaient des allers-retours entre Pierre et Grégoire.
« Oui, on se connaît, cet homme m’a balancé une chaise dans la gueule hier soir, parce qu’il était moins idiot que je le pensais. »
Le groupe se resserra autour de Pierre et Grégoire, qui éclata de rire à nouveau. L’historien agacé le somma de parler.
« J’ai travaillé pour ceux qui nous ont mis dans cet avion. »
Comme un seul homme, toutes les voix tirèrent dans sa direction.
« QUI ?
– Les services secrets français. »
L’homme politique français fronça les sourcils.
« Foutaises ! Les services secrets n’utilisent pas de telles méthodes. Je le sais, tout de même, je fais partie du gouvernement.
– Très intéressant comme avis, mais moi j’y ai travaillé. Vous, vous étiez trop occupé à magouiller pour savoir quoi que ce soit à notre sujet. On vous a protégé, d’ailleurs. Je sais tout de vous. On a neutralisé des gens gênants pour vous. Mais on ne descend que les messagers, pas les civils. Alors, une fois que tout est paru dans les journaux, c’était foutu pour vous. Donc on a décidé de vous lâcher. Ce n’était plus dans l’intérêt de l’Etat de vous couvrir. »
L’humoriste ricanait dans sa barbe :
« Je pensais que c’était ma grand-mère qui avait manigancé notre enlèvement. Ou mon chien. Me voilà rassuré. »
Grégoire baissa le regard, avec un sourire fatigué.
« Les gens sont naïfs et c’est très bien comme ça, ça nous arrange. Il n’y a rien au-dessus des services secrets. Ils ont tous les pouvoirs : le pouvoir de l’argent et le pouvoir des gens. De toute façon l’argent achète tout. Tous les gens sont corruptibles. »
L’humoriste poursuivit sa vanne : « Ne sous-estimez pas mon chien. »
Le biologiste continua l’interrogatoire de Grégoire :
« Et comment cela se fait-il que vous vous retrouviez avec nous, si vous travailliez pour les services secrets ? Vous avez mal fait votre travail ?
– J’ai perdu leur confiance, ils ont douté de mon intégrité.
– C’est-à-dire ?
– En tant que membre des services secrets, j’ai été chargé d’infiltrer la police, pour m’assurer qu’elle faisait bien son travail, en me faisant passer pour le bon collègue qui pouvait être un confident. Et mon travail au sein de la police, en tant que policier, c’était d’infiltrer le grand public en me faisant passer pour un flic rebelle. Je devais trahir tout le monde, sauf les services secrets. »
Pierre lâcha un « putain je le savais » à l’attention de Carla.
« C’est comme ça que je suis tombé sur Pierre. » Grégoire désigna Pierre du doigt.
« On te suivait depuis quelques jours, avant notre première rencontre. Je t’ai révélé quelques informations que je pensais que tu savais déjà, pour te faire parler. Si je t’avais mis en confiance, tu m’aurais dit tout ce que tu savais et tu m’aurais donné des axes de recherches, si toutefois tu en avais eus. Une fois que j’aurais estimé savoir tout ce que tu savais, je t’aurais descendu. C’est comme ça que ça marche. L’information est un privilège, elle ne doit pas tomber entre n’importe quelles mains.
– Tu me suivais depuis quelques jours ?
– Les services secrets te surveillaient, oui.
– Pourquoi moi ? Je ne suis personne d’important.
– Le chauffeur du camion a paniqué. Il a tué ta compagne, Molly Svensson, par accident. C’était un véritable accident. Et tu as commencé à vouloir fouiner. Et il ne fallait surtout pas. »
Pierre sentit un frisson de terreur lui parcourir la colonne vertébrale. Carla prit le relais :
« Et Lola, la fille de Pierre ?
– Le chauffeur a paniqué, il n’a pas pu la tuer, donc il l’a enlevée.
– Je sais, ça. Qu’est-ce qu’il a fait d’elle ?
– Pour gérer parfaitement un scénario, les services secrets veulent des personnages au comportement droit, clair et net. Les gens qui hésitent, ont des états d’âme, il faut les remplacer parce qu’ils sont imprévisibles, on ne peut pas anticiper leurs actions. Donc on a liquidé le chauffeur. En ce qui concerne la petite, elle ne savait rien, ne comprenait rien, donc on l’a réinjectée dans le système.
– Quoi ? Réinjectée ? »
Le corps tout entier de Pierre tremblait au fur et à mesure des révélations de Grégoire.
« Oui, elle a été utilisée comme simple carburant financier.
– Quoi ? Qu’est-ce que ça veut dire ?
– Elle a été vendue. Elle a quoi, allez, huit ans, c’est ça ? Elle est en parfaite santé. Il y a eu des preneurs. »
Pierre sauta à la gorge de Grégoire et lui martela le visage de coups de poings désorganisés. Les hommes autour lui attrapèrent les bras puis l’éloignèrent de Grégoire, en sang, qui crachait ses dents.
« Je l’ai bien mérité… C’est de bonne guerre… C’est pas toi le salaud de l’histoire… »
Carla prit un ton plus agressif :
« Et tu sais où elle est maintenant ?
– Non… Je ne suis qu’un maillon de la chaîne…
– Tu sais à qui elle a été vendue ?
– Non plus… Je n’ai qu’un boulot de terrain. C’est de l’administratif, ça… Désolé pour le terme.
– C’est charmant !
– Mais j’ai voulu en savoir davantage sur tout ça.
– Tout quoi ?
– Les gens à qui on avait vendu la gamine. Mes supérieurs ont cru que je voulais les doubler, alors j’ai décidé de vous tuer, toi et Pierre, pour sauver ma tête.
– Eh bah… T’es un chic type, toi.
– Ça n’avait rien de personnel. J’étais coincé. J’ai été con d’être curieux.
– Pourquoi tu as voulu chercher ? Pourquoi être curieux ?
– Je sais pas. Ambition personnelle, sans doute. Je sais pas. A partir de ce moment-là, je suis sorti des rails. J’ai été hésitant. Je voulais me sauver, mais vous ne méritiez pas de finir exécutés non plus. Jusqu’à hier soir, j’aurais pu retourner ma veste dans n’importe quel sens. J’avoue. Quand j’ai frappé à votre porte, je ne savais pas encore ce que j’avais décidé de faire.
– Tu es un lâche. Je pense que tu nous aurais descendus.
– Mais je ne l’ai pas fait, peut-être par manque de temps. De toute façon maintenant je suis ici, ils ne m’ont pas laissé de chance supplémentaire. Je le répète : ça n’avait rien de personnel. »
Patrick, le sociologue, prit la parole.
« D’accord, donc on sait pour vous. Vous êtes le traître d’une institution étatique qui a fait une purge. Et Pierre, c’est celui qui aurait dû être descendu, mais qui n’a pas été descendu et qui, pour une raison x ou y, ne peut plus être descendu discrètement. »
Patrick parlait vite et semblait se poser peu de questions.
« Bon, avant toute chose, je propose une règle : c’est plus commode si on se tutoie tous. Je pense que c’est bon pour la camaraderie, pour l’entente générale, on n’a vraiment pas le temps de se créer des problèmes de société macroscopique, donc pas de hiérarchie et je m’autoproclame porte-parole du groupe dans une démocratie participative sans aucune violence physique. Celui qui n’est pas d’accord aura affaire à moi. »
Tout le monde approuva. A l’exception de l’homme politique français.
« Je ne veux pas qu’on me tutoie, je suis un élu du peuple et je mérite…
– Non, toi, ta gueule, t’es qu’un pourri, estime-toi heureux de ne pas avoir été jeté en pâture aux sodomites derrière les barreaux qui t’auraient chaleureusement accueilli. C’est un honneur pour toi, toute merde que tu es, de finir avec nous, si toutefois on devait tous y rester prochainement.
– Je ne vous permets pas ! Vous êtes bien vulgaire pour un sociologue !
– Ecoute, le mot que tu voulais utiliser, c’est pas vulgaire mais grossier. Le vulgaire, ici, c’est toi. Il faut réviser tes classiques. Jean Yanne, tu connais ? »
Le physicien les interrompit : « Messieurs. Parlons peu, parlons bien. »
Les deux jeunes hackeurs, en jeans et t-shirt fluos, visiblement deux amis proches, enchaînèrent :
« Ouais. Réfléchissons. Quel est notre ennemi commun ? A priori c’est l’Etat. Ouais bon ok, je me suis pris la tête avec ma mère hier soir. Mais c’est pas elle, j’en suis quasi sûr.
– Ta mère c’est une guedin un peu, y’a un léger doute quand même !
– Ouais, ta gueule ! Sérieusement, je pense qu’on a tous plus ou moins gêné des pouvoirs politiques.
– Pas les mêmes secteurs, je pense, t’as vu.
– Ouais. Nous, on a emmerdé des Ministères de la Défense surtout.
– Toi t’as ciblé les Ricains quand même. Le Pentagone, tout ça. T’es un ouf !
– Ouais. On a piraté des milliards d’emails, qu’on a fait suivre à la presse. On n’a pas toujours été cru, c’est un peu dommage pour eux. Pour nous aussi. On n’a pas été respecté à notre juste valeur.
– Pfff ces cons-là.
– Ouais. D’ailleurs je crois qu’ici y’a deux journalistes qu’on connaît un peu, mais on n’est pas rancunier, ça va.
– Hé, y’a des célébrités, ici, quand même. C’est flatteur pour nous, ma gueule !
– Ouais. Je pense que tout le monde ici est curieux et veut savoir qui on est, tous.»
L’historien agacé, qui s’était calmé, réajusta ses lunettes sur son nez.
« Je sais pourquoi je suis ici. Je pense que vous me connaissez. Je m’appelle Renaud Arvin, je suis historien révisionniste. Je détiens des éléments contredisant la version officielle de l’Histoire de France et d’Europe des… cent dernières années, grosso modo. »
Cette présentation choqua un des deux hackeurs :
« Ouah ! Un négationniste, vas-y j’suis pas un nazi moi, j’ai rien à faire ici avec toi !
– Je ne suis pas un négationniste, je suis un révisionniste.
– Boarf, c’est pareil tout ça…
– Non. Un négationniste veut prouver que tout est faux par pure idéologie. Il sait déjà ce qu’il veut trouver et ne prêtera pas attention aux données qu’il ne pourra pas utiliser pour étayer sa thèse. Il va utiliser la mauvaise foi, c’est sa méthodologie.
– Ah ouais ok… Mais au départ, tes recherches, c’est parce que tu crois pas la version officielle, quand même, donc y’a un fond de négationnisme dans ta démarche. Là !
– Quand j’étais adolescent, l’Histoire me passionnait. Au lycée, puis à la fac, j’enquêtais par pure amour de la discipline. Mais mon sens critique m’a fait remettre en question les fondements des thèses officielles. J’ai remarqué des incohérences. Les historiens officiels ont validé des thèses qui s’appuient parfois sur un seul témoignage !
– Sans déconner ?
– Ce n’est pas vraiment très sérieux, n’est-ce pas ?
– Tu m’étonnes, John !
– J’ai voulu refaire le travail d’analyse, plus proprement. Donc, tu vois, au départ, je voulais défendre les thèses officielles. Mais à un moment, je n’ai juste pas pu trouver comment aller dans le sens de ces thèses officielles. J’aurais dû utiliser de la mauvaise foi pour aller dans leur sens, mais je m’y suis interdit formellement, par pure déontologie d’historien. Tout s’est effondré comme un château de cartes et aujourd’hui j’essaye de démêler le vrai du faux pour reconstruire une Histoire un peu plus solide et cohérente. Avec déontologie et intelligence, honnêteté et méthode.
– Oh putain. Tout ce que j’ai appris en cours, c’est bidon alors ? Toutes les tôles que je me suis tapées alors que j’avais raison de pas apprendre ces conneries !
– Attention. Ce qu’il y a dans les livres, c’est sans doute vrai, mais les preuves historiques ne sont pas très solidement énoncées. C’est pour savoir ce qui est vrai que je travaille. Pas pour prouver que tout est faux. Je ne suis pas un négationniste primaire.
– Ouais mais ta conviction, c’est quoi ?
– J’essaye de mettre mes convictions de côté, de ne pas les révéler publiquement, pour qu’on ne puisse pas me faire de procès d’intention. Mais quand l’Etat vote des lois pour mettre en prison ceux qui font simplement de l’Histoire, il y a quelque chose qui interpelle, forcément.
– T’as fait de la taule toi déjà ?
– Oui, j’ai eu le redoutable privilège d’être le premier interné en vertu de la loi anti-révisionnisme. J’ai été condamné plusieurs fois à la peine maximum que prévoyait cette loi, un an de prison ferme. J’ai eu une remise de peine pour la première sentence. Aucune remise après, malgré ma fidélité à leur boutique !
– T’as été plusieurs fois en taule ?
– Oui, sept fois. Une fois neuf mois et six fois un an. J’ai d’énormes amendes à payer également.
– Combien ?
– Je ne compte plus, on a dépassé largement ce qu’un smicard gagnerait en une vie de travail.
– Ouah, ça craint.
– J’habite chez des amis. Je suis sans emploi et je n’en trouverai pas, parce qu’on m’a tué socialement, je suis mort maintenant. J’étais professeur autrefois, mais ça n’a pas duré bien longtemps. J’ai été révoqué de mon poste, ça fait déjà une trentaine d’années. Bref, je n’ai aucune ressources financières, ni pour payer ces amendes, ni pour me loger, ni pour m’acheter une voiture.
– Putain la misère. Mais du coup tu n’as rien à perdre, tu peux continuer de raconter ce que tu veux sur internet pour diffuser tes idées. Tu dois avoir la rage !
– Voilà. J’essaye de canaliser ma rage pour servir mon travail. Mes vidéos ont été un peu plus regardées ces dernières semaines, j’avais presque l’impression d’être réhabilité par la communauté des internautes. Et, tout naturellement, je me réveille dans cet avion, avec d’autres terroristes de la pensée semble-t-il ! »
Il s’attarda sur chacun des visages autour de lui, avec les pommettes gonflées de plaisir.
« Bonjour tout le monde. Vous me connaissiez comme humoriste, vous connaissez mon engagement philosophique et politique. Les sondages me mettent en troisième position des intentions de vote pour les prochaines élections présidentielles d’avril. Si je suis ici devant vous mes très chers compatriotes…
– Je suis député belge, mais bonjour quand même !
– Oh, toutes mes excuses à toi, l’ami belge ! Dis donc, je suis noir, tu es belge, il y a une femme, nos amis les hackers n’ont pas vraiment des têtes d’Européens… Il ne manque plus qu’un Juif et on pourra faire, que dis-je, on pourra être une blague à raconter entre amis, ha ha ha !
– Ouais, on a pas des têtes d’Européens, ça veut dire quoi ça ? T’es noir et t’es raciste ?
– Tu m’aurais pris pour un Scandinave si je t’avais dit que j’étais né à Oslo ?
– Euh…
– Je te présente mes excuses, très cher jeune. Peut-être rentres-tu de vacances au soleil, puisque c’est pas vraiment la saison pour bronzer dans son jardin, je ne sais pas, je n’émets que des hypothèses, je ne sais pas ! Il est vrai que les Touaregs albinos sont blancs de peau, et pourtant… et pourtant… Comme quoi, hein ! »
Certains visages grimaçaient de malaise. Pierre s’était assis sur un fauteuil, le visage dans ses mains. Il n’écoutait plus. A côté de lui, Carla lui frottait le dos.
« Je suis donc humoriste, enfin, j’essaye de l’être, mais je sais que mes performances comiques sont un petit peu à la traîne comparées aux gens qui nous dirigent. En conséquence, je me suis mis à la politique, vu qu’eux me semblaient être un petit peu limites dans le domaine. Je me disais qu’on aurait pu peut-être échanger nos emplois, pour mieux servir les Français en faisant ce pour quoi on est le meilleur. Et comme j’ai bien travaillé ces dernières années, je vois qu’on a décidé de me récompenser en m’offrant un sympathique petit tour en avion. Vu la densité de passagers au mètre carré, c’est pas vraiment le jet privé présidentiel dont je pensais bénéficier après mon élection, qui semble peut-être compromise, je ne sais pas, c’est juste une idée. J’aurais préféré le train, pour des raisons évidentes. Mais je ne vais pas me plaindre, tout le monde a des choses intéressantes à dire, je crois. Cet avion, c’est un peu comme des égouts volants : il n’y a vraiment personne de fréquentable ici. C’est d’ailleurs vraiment une surprise de te voir là, Patrick, mon cochon.
– Oui mon con, l’oligarchie talmudo-sioniste aura finalement eu raison de nous, mais seulement par un tirage de chasse à échelle humaine. Et oui, mentir constamment et se faire coincer par les preuves rationnelles, ça use les nerfs. J’avais raison depuis le début et j’en suis le premier consterné. »
L’ingénieur en aérospatial, visiblement en désaccord avec ce qu’il croyait deviner des thèses de Patrick et qui ne portait pas l’humoriste dans son cœur non plus, leur coupa la parole.
« Salut tout le monde, moi c’est Fred. Hum… On m’a envoyé plusieurs lettres de menaces de mort ces derniers mois, parce que… Hum… Pendant mon temps libre, j’ai collaboré avec un des deux hackeurs ici…
– Ouais ! C’est oim !
– … à propos de problèmes… hum… techniques concernant la Lune. »
Dans l’avion, le silence était religieux. Des points d’interrogation apparaissaient au-dessus des têtes.
« Vous avez peut-être entendu parler du problème de… hum… bon, les photos et les films des premiers astronautes américains sur la Lune, ils sont faux. Mais avec l’aide d’Hazim…
– Ouais, c’est moi Hazim en fait. Haz pour les intimes !
– Hazim a forcé l’entrée dans la banque de données du Pentagone. Je cherchais un bon hackeur, parce que les informations sur internet, bah… c’est un peu tout et n’importe quoi. Je voulais des preuves crédibles, pour vérifier mes thèses.
– Ouais, et paf, c’est là que j’interviens ! Et j’t’ai trouvé… Des. Trucs. De. Ouf.
– Hum… Je vais essayer de faire simple.
– Ouais, essaye, parce que moi au début je pigeais que dalle. Mais ici on a des têtes, donc je pense que ça devrait le faire.
– La plupart des vidéos et des photos étaient fausses. C’est un fait. Elles ont été prises dans un studio de cinéma. Hum… Et donc, pendant des décennies, il y avait deux camps : les gens qui disaient que ces photos étaient fausses et que donc on n’avait jamais mis le pied sur la Lune, et les gens qui disaient que les photos mises en cause était des montages trop grotesques pour avoir été fabriquées par le gouvernement. Hum… Ces partisans de la version officielle disaient aussi que c’était les conspirationnistes eux-mêmes qui avaient fabriqué ces photos, pour avoir des preuves pour convaincre les gens.
– Ouais, sauf que, attends, c’est que le début, m’sieur-dame !
– D’après les infos piratées par Hazim…
– Ouais, appelle-moi Haz, on est intime maintenant, mec !
– Si tu veux… Donc, d’après les infos piratées par Haz, les astronautes ont vraiment été sur la Lune. Au début, les premières images étaient authentiques. Mais au bout d’un moment, ils ont commencé à nous montrer des montages. Les vraies images n’étaient pas montrables. D’après ce que Haz a trouvé, les astronautes n’étaient pas seuls, quand ils ont aluni. »
Les visages étaient graves. Les yeux étaient figés. Un journaliste bafouilla :
« Quoi ? Il y avait des… ?
– Oui, il y avait de la vie extraterrestre. A l’époque, quand quelques fins observateurs ont analysé certaines images et ont remarqué des objets volants non-identifiés, le gouvernement a voulu étouffer cette affaire. Il fallait arrêter ces rumeurs pour éviter de devoir rendre des comptes aux citoyens à propos de… Hum… Le seul moyen, c’était de laisser entendre que peut-être les preuves sur lesquelles ces fins observateurs se basaient ne reposaient que sur des photos et vidéos truquées. Mais la NASA ne pouvait pas déclarer un tel truc en public. Ils avaient marché sur la Lune, pour de vrai ! En pleine Guerre Froide, de toute façon, même s’ils ne l’avaient pas fait, ils auraient prétendu avoir réussi. C’était une performance trop fantastique pour la nier. Hum… Donc, au lieu de se justifier en face de ces conspirationnistes des extraterrestres, l’Etat américain a créé une opposition qu’on peut dire populaire : les conspirationnistes des photos.
– Ouais, dé-li-rant, nan ?
– Si les photos et vidéos étaient fausses, alors il n’y avait pas de preuves de l’existence d’extraterrestres. Si les photos et vidéos étaient vraies, on avait marché sur la Lune. Les OVNI sur les photos, bof… L’écrasante majorité des Américains n’attendaient pas qu’on leur prouve qu’on avait marché sur la Lune. Donc quand ils entendaient parler des conspirationnistes qui disaient que les photos étaient fausses, et d’autres conspirationnistes qui parlaient d’extraterrestres, les deux camps passaient pour des dingos. Les deux camps avaient des arguments qui se défendaient, ils se neutralisaient mutuellement. La NASA n’avait donc plus besoin de se justifier, parce qu’elle s’était retirée de cette controverse.
– Ouais. Sauf que nous, on a les preuves de toute cette merde ! »
Patrick se frotta le visage en expirant profondément :
« Attends. Donc tu es ingénieur en astrono…
– En aérospatial.
– Et ça consiste en quoi exactement ?
– C’est comme architecte mais pour des machines : des avions, des aéronefs… Hum… Un ingénieur en aérospatial est chargé de la conception, du développement et de la production de ces engins et de leurs composantes : moteurs, propulseurs, turbines à gaz, ailes, structures légères, freins d’atterrissage, systèmes de contrôle du carburant, systèmes électromécaniques, systèmes hydrauliques, systèmes pneumatiques, instrumentation électrique, instruments avioniques…
– Ok merci d’accord. Et donc c’est quoi qui t’a amené à t’intéresser au cas de la Lune ?
– A l’école d’ingénieurs où j’étais, personne ou presque ne croyait qu’Apollo 11 avait vraiment pu aboutir. Hum… En 1969, il semblait impossible d’aller sur la Lune avec la technologie de l’époque. En plaisantant, on disait qu’on ne pouvait pas faire 300 000 km à travers l’espace avec une technologie de machine-à-laver. »
Personne n’esquissa le moindre sourire.
« Et moi, ça m’a intéressé. Je voulais faire mon intéressant et démontrer aux camarades de l’école qu’il n’y avait aucun souci technique pour qu’Apollo 11 aille jusqu’à la Lune. J’ai fait mes recherches, pour ne pas adhérer à des thèses validées par d’autres.
– Un peu comme Renaud, Renaud l’historien révisionniste. Tu voulais mettre les mains dans le moteur, un peu.
– Voilà. Hum… Mais je n’étais pas un surdoué, donc je ne savais pas toujours où j’allais. Et puis, avec le temps passé à travailler sur ce sujet en parallèle de ma carrière professionnelle, j’étais fatigué, pas attentif. Hum… Et j’ai commis des erreurs de calcul qui m’ont coûté mon emploi. Hum… J’étais trop obsédé par Apollo 11. Hum… Je n’ai pas retrouvé d’emploi dans ma branche, alors je me suis focalisé totalement sur Apollo 11. Hum… Un jour, mon père est mort… Hum… Et ça m’a ramené dans la réalité, en quelque sorte. Hum… J’en suis arrivé à la conclusion qu’en fait… j’en avais marre. J’ai jeté l’éponge. J’ai arrêté de chercher. Parce que tant que je n’avais pas trouvé la faille technique, il pouvait toujours en avoir une, invisible. Si Apollo 11 était viable, j’aurais passé une éternité à chercher un problème qui n’existait pas.
– Si tu as développé des tendances paranoïaques monomaniaques, ça a dû te faire beaucoup de mal d’en arriver à cette conclusion. On ne peut pas prouver que quelque chose n’existe pas. L’absence est improuvable.
– Exactement ! Hum… Finalement Apollo 11 me semblait donc probablement viable. Hum… J’ai voulu avoir des informations relatives à la mission elle-même, pour étudier ce qu’il s’était passé pendant la mission Apollo 11, pour avoir un recul, une vue d’ensemble, pour essayer de fonctionner un peu au feeling. Il me fallait des infos. J’ai beaucoup traîné sur internet, sur des forums. Et j’ai donc trouvé Haz.
– Ouais, et on a fait du bon boulot, on a été une super équipe ! Tellement super qu’on a fait trembler les puissants ! Brrrr !
– Mouais… Hum… La France et les USA ont semble-t-il des accords d’extradition. Enfin… On veut se débarrasser de moi au nom de ce pacte entre les deux pays. J’en suis certain, parce que je n’ai jamais rien trouvé sur la France, ce n’était pas mon domaine de recherches… »
Patrick se passa à nouveau les mains sur le visage.
« Euh… Bon… J’ai l’habitude de raisonner en systèmes, je suis quasiment certain que j’ai compris ton histoire. Laisse-moi la résumer un peu pour tout le monde, parce que, sauf ton respect, tu racontes pas très bien : le gouvernement américain a diffusé des faux documents pas très bien foutus pour laisser la possibilité à des gens, même pas très brillants, de repérer des erreurs. Comme la plupart des photos et vidéos étaient fausses, les vraies images avec des OVNI n’ont pas été prises au sérieux. Quand on raconte une vérité entre deux mensonges, on la prend forcément pour un mensonge aussi. Pendant que les deux camps de conspirationnistes se décrédibilisaient eux-mêmes et mutuellement, la NASA et l’Etat américain étaient tranquilles pour… pour faire quoi ? Pour faire des affaires avec les hommes verts rencontrés sur la Lune ? »
Pierre leva la tête vers l’ingénieur, devenu livide. Patrick, qui commençait à stresser, se tourna vers Hazim, qui se tordait la bouche.
« Alors ? Hazim ? Accouche !
– Ouais… Bah apparemment on dirait qu’ils préparent une colonisation.
– Qui ça ? Les Américains ? Colonisation de la Lune ?
– Ouais… Nan… les Luniens.
– Quoi ? Les Luniens préparent une colonisation de la Terre ? Quoi ? T’as quoi comme preuves concrètes ?
– Ouais… Bah… Dans les emails que j’ai lus dernièrement, on sait pas trop s’ils sont en train de négocier avec eux, genre avec du thé et des petits gâteaux ou alors…
– Ou si c’est la panique totale parce qu’ils ont une épée de Damoclès au-dessus la tête ?
– Ouais… Epée de quoi ?
– Un flingue sur la tempe, si tu veux. Les Américains sont menacés par les Luniens. Les Américains doivent donc se soumettre sans compromis possible, c’est déjà une capitulation sans condition des Américains. C’est ça que t’es en train de nous raconter ?
– Ouais… Bah… En fait c’est pas que les Américains… Tous les alliés des USA sont concernés et travaillent pour eux. Avec eux aussi. »
Pierre, les yeux humides et grands ouverts, murmura à Carla les mots de Catherine lors de leur dernière visite :
« Des hommes ont voulu faire des alliances, mais les alliances initiées par l’Homme se terminent souvent mal… L’homme n’a pas été à la hauteur, il va être puni… par des monstres… »
Carla frissonna.
Le député belge se gratta la tête. Patrick remarqua son envie de parler.
« Oui, tu sais quelque chose ? Tu as une idée ?
– Peut-être que ça a un rapport. Je ne sais pas.
– Vas-y, parle.
– Vous connaissez HAARP ? »

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Chapitre 12 – Deuxième papillon

Les deux hommes s’avancèrent et se rejoignirent devant la portière du côté de Pierre, agrippé fermement au volant. Carla bredouilla: « Ils veulent… Ils veulent te parler, là. »
La mâchoire crispée, Pierre baissa sa vitre. Afin de cacher sa peur, il tenta de prendre une allure dégagée sans pour autant apparaître trop désinvolte.
« Bonjour messieurs. Je suis désolé pour votre voiture… »
Les deux hommes, très grands, s’accroupirent pour mettre leur visage au niveau de celui de Pierre. Leurs mouvements, très lents et parfaitement synchronisés, avaient quelque chose de mécanique, donc inquiétant. L’un d’eux, s’adressant à Carla, fit sortir une voix très douce de sa gorge anormalement large: « Mes hommages, madame. »
Bien que les basses fréquences émises par l’homme firent presque vibrer le tableau de bord, Carla s’était subitement détendue. Le second homme, dont la voix était rigoureusement identique, salua Pierre:
« Bonjour, nous sommes enchantés de faire votre connaissance, Monsieur Dupuis.
– Vous connaissez mon nom ?
– Oui, bien sûr. Depuis le temps que nous entendons parler de Monsieur Dupuis, c’est un honneur de nous retrouver enfin face à lui. »
Malgré l’inquiétude que de tels propos auraient dû susciter, Pierre sentit ses tensions musculaires disparaître. Ses mains glissèrent le long du volant pour finir posées sur ses genoux. Il s’étonna de sa réaction physique. Son esprit avait toutefois conservé un sentiment de méfiance qu’il voulait entretenir, craignant de se faire manipuler. L’homme poursuivit:
« Il semblerait que vous ayez cru voir des choses et que vous souhaiteriez en parler, Monsieur Dupuis. Ce n’est hélas pas recommandé.
– Des choses ?
– Votre singulière expérience sur le port hier, Monsieur Dupuis.
– Oui, il y a eu…
– Non, Monsieur Dupuis. Vous n’avez pas vu. Vous avez cru voir.
– Quoi ?
– Ne perdez pas votre temps, Monsieur Dupuis. C’est dans votre intérêt.
– Qu’est-ce que vous voulez dire ?
– Vous n’avez rien vu, ne vous mettez pas des choses en tête, Monsieur Dupuis.
– Je ne comprends pas ce que vous voulez dire.
– Soyez raisonnable. Ne vous mettez pas des choses en tête, Monsieur Dupuis, c’est très très mauvais pour votre santé.
– Qu’est-ce que vous attendez de moi exactement ?
– Vous n’avez rien vu sur le port, Monsieur Dupuis. Cessez vos recherches. Tout ce que vous avez vu et tout ce qu’on vous a dit à propos de ce que vous avez vu, tout est faux. Ne vous mettez pas des choses en tête. Des gens ont semé la graine du mensonge en vous, ne la laissez pas germer, c’est dangereux pour vous. »
Pierre ouvrit la portière et bondit hors de la voiture. Les deux hommes se redressèrent brutalement. Pierre aboya:
« Ecoutez-moi bien, je ne sais pas qui vous êtes, vous faites peut-être vingt ou trente centimètres de plus que moi, vous êtes deux et je suis seul, mais vous n’arriverez pas à me manipuler. Apparemment vous savez des choses, au moins autant que moi.
– Calmez-vous, Monsieur Dupuis. C’est très très mauvais pour votre santé.
– Vous êtes grotesques et vous me menacez, vous vous attendez à quoi ?
– Ne soyez pas insultant, Monsieur Dupuis. C’est très très mauvais pour votre santé.
– D’accord, je vais y aller franco: j’ai vu le laboratoire sur le port littéralement explosé par la foudre. J’ai été visé moi-même, attaqué par un rayon électrique. C’était pas un orage normal, j’en ai la certitude. Et tout ce que je recherche, c’est ma fille. Vous savez où elle est, je le sens, alors maintenant vous allez devoir parler, sinon on va se battre et vous allez devoir me tuer en pleine rue, en plein centre-ville, en plein jour. »
Pierre jeta un coup d’œil panoramique autour de lui: les rues étaient désertes. Il se décomposa. Carla, parcourue de frissons, essayait de calmer Pierre.
« Monsieur Dupuis. Croire, c’est se tromper. Savoir, c’est comprendre. Vous ne savez pas le dixième de tout ce qu’il se passe. Vous ne savez rien, chanceux que vous êtes. Restez à l’abri. Les ennuis arrivent toujours plus vite quand on sait des choses.
– Je veux retrouver ma fille et je ne peux compter que sur moi. Alors j’avance avec les informations que je trouve. Dîtes-moi où elle est. C’est ma fille, j’ai le droit de le savoir.
– Occupez-vous de vous, plutôt que de prendre des risques inutiles.
– Vous me menacez ? C’est ça ?
– La curiosité est une maladie mortelle. Plus on en sait, plus on est attiré vers d’autres vérités. C’est une course sans fin qui va vous épuiser, qui vous épuise déjà. La curiosité est une maladie mortelle et la connaissance est synonyme de mort, Monsieur Dupuis.
– Vous me menacez, mais je n’ai pas peur, je n’ai plus rien à perdre.
– Vous mourrez avant de savoir. Nous voulons vous protéger, Monsieur Dupuis. Vous protéger de vous-même. Vous vous mettez des choses dans la tête. Vous êtes malade, soignez-vous.
– C’est vous les malades, je n’en ai rien à faire de vous.
– Soignez-vous, Pierre Dupuis. Soignez votre cancer.
– La recherche de la vérité est un cancer ? Les menteurs sont des médecins ? Les moutons sont des individus sains ? C’est grotesque et ça ne prend pas avec moi.
– Ce n’est pas une métaphore, Pierre Dupuis. Ne sentez-vous pas depuis quelques jours ? »
L’homme leva la main gauche vers Pierre et pointa du doigt son front. Il ressentit une intense douleur. Il se prit la tête dans les mains et se rassit lourdement dans la voiture.
« Monsieur Dupuis, soignez votre cancer. Vous n’arriverez jamais au bout de votre quête, vous n’allez faire que souffrir le martyr. Ne vous infligez pas cela, de grâce, Monsieur Dupuis. Il y a déjà eu assez de victimes. Nous voulons votre bien. Si vous n’avez pas une bonne santé, vous ne pouvez pas bien penser et bien agir. Soyez raisonnable. »
Carla posa sa main sur l’épaule de Pierre, qui s’était mis à sangloter tellement la douleur était insoutenable: « Pierre, il faut aller à l’hôpital pour faire un contrôle. Tu as déjà eu des maux de crânes avant ? Tu as fait des crises d’épilepsie récemment… »
Les deux hommes retournèrent silencieusement à leur voiture et disparurent sans un bruit dans la ville glaciale.
« Pierre, tu as vécu des choses très traumatisantes ces derniers jours, on va aller à l’hôpital et on va voir si tu as vraiment quelque chose. Je prends ta place, laisse-moi conduire. »
Dans la salle d’attente des urgences, plusieurs enfants toussaient sans mettre la main devant la bouche. Pierre attendait le retour de Carla, toujours la tête dans les mains. Il ne l’avait pas relevée depuis la discussion avec les deux hommes. Ses yeux étaient bloqués sur ses pieds. Il entendit des pas se rapprocher de lui. Du coin de l’œil, il reconnut les chaussures marron de Carla, de retour, accompagnée d’un médecin.
« Pierre, le docteur Bardos va te faire passer des tests. »
Plié en deux, Pierre poussa un seul gémissement, court, comme pour confirmer qu’il avait bien entendu l’information. Le docteur Bardos, d’une voix qui se voulait rassurante, lui dit:
« On va commencer avec une petite IRM. Vous venez ? »
Carla le prit par le bras, le tira et le traîna jusqu’à la salle.
Pendant que la machine cartographiait le crâne de Pierre, Carla et le docteur Bardos, assis devant l’écran de contrôle situé derrière une vitre, constatèrent que son cerveau était criblé de tumeurs.
« Carla, votre ami est mal en point. J’ai rarement vu quelque chose de semblable. Il va falloir faire une biopsie au plus vite pour savoir si c’est cancéreux.
– L’opération est possible ? Les tissus sont accessibles ?
– A priori, il y a trop de pression dans la boîte crânienne pour qu’on puisse faire une ponction lombaire. Je vais envoyer tout ça par e-mail à deux collègues qui sont experts en la matière. Moi j’opterais pour une biopsie stéréotaxique.
– Le laser ?
– On l’appelle ‘le bistouri à rayons gamma’. Il est très précis et permet de minimiser l’atteinte au tissu cérébral sain autour de la tumeur. Tout va bien se passer.
– Le diagnostic va bien se passer, oui… »
Quelques heures plus tard, le docteur Bardos retrouva Carla et Pierre dans la salle d’attente.
« J’ai eu une réponse de mes collègues. Si vous le voulez bien, on va aller dans mon bureau pour en parler. »
Pierre haïssait les hôpitaux. Il ne les considérait pas comme un lieu d’espoir et de guérison. Le taux de mortalité y était tellement élevé qu’il en était venu à se demander si ce n’était pas finalement le lieu le plus dangereux qui soit, le plus mortel. Molly réapparut dans ses pensées.
Le corps humain était donc une machine bien fragile, pour qu’il puisse se casser de tant de façons possibles. On peut mourir si on heurte un camion en ville. On peut aussi mourir si on tombe maladroitement d’une échelle en plein bricolage. On peut mourir si on se fait poignarder par un brigand nerveux, un amant psychotique. Un simple coup peut suffire, un petit coup, s’il est porté au bon endroit. Ou au mauvais, selon le point de vue. On peut mourir pendant son sommeil, asphyxié au monoxyde de carbone inodore, si on n’a pas un animal domestique pour nous avertir du danger. On peut mourir empoisonné par des aliments bon marché, produits de manière insalubre à échelle industrielle. D’ailleurs Pierre avait la conviction que plus aucun aliment n’était sain, mais il fallait bien manger, donc il préférait être dans le déni de cette conviction plutôt que de céder à une paranoïa qu’il n’aurait pas la force d’assumer par des actes. Il avait eu trop de soucis personnels pour avoir la force d’être révolutionnaire. On peut mourir dans une guerre, industrielle elle aussi, voulue par une minorité de bureaucrates qui envoient à la mort des soldats entraînés pour assassiner les ennemis avant que ce ne soit eux qui les assassinent. On peut mourir à cause de sa propre imprudence, du hasard, de l’incompétence des uns, de la malveillance des autres. Les gens, la géographie, les événements, les convergences de facteurs de natures diverses nous dépassent, sont plus fortes que nous et trop imprévisibles pour qu’il soit raisonnable de vouloir éviter de mourir un jour. La mort est le crime le mieux organisé du monde. Elle peut frapper à chaque instant, peut sortir de la main de n’importe qui, sans même qu’on s’en soit rendu compte.
Sur le chemin du bureau du docteur Bardos, la pensée vagabonde de Pierre continua son fil.
La vie étant un combustible, le plus complexe qui soit, son utilisation optimale aboutissait à la mort, immanquablement. Chaque individu n’a le droit qu’à une seule vie, et pourtant il arrive très souvent qu’il en perde sa propre souveraineté. La perte de souveraineté sur son corps est généralement précédée par la perte de souveraineté sur ses propres idées. Les deux ne faisaient qu’un, la personne. Mais il était plus efficace de vouloir contrôler l’esprit d’abord, pour lui indiquer ensuite une commande à exécuter par son corps. Un citoyen qui prend lui-même des initiatives servant une doctrine est plus fiable qu’un citoyen à qui l’on donne un ordre direct. Il lisait la réalité au travers d’une doctrine, sans même penser à la remettre en question puisqu’on lui avait fait oublier qu’il ne s’agissait que d’une perspective, une interface intellectuelle. Malgré les mouvements pacifistes, qui faisaient de plus en plus de bruit en dehors des médias qui les relayaient de moins en moins, l’industrie de mort militaire avait réussi à être maintenue à flots, et même plus encore, grâce à une propagande manichéenne qui ne cessait d’expliquer que la justice, c’était plus complexe que d’être simplement juste. La mort était plus qu’un risque à prendre, plus qu’un regrettable effet secondaire: la rhétorique en faisait un moyen d’arriver à ses fins.
Pierre, trop sensible car trop intelligent, était viscéralement pacifiste. C’est pourquoi il méprisait les Droits de l’Homme. Sans jamais avoir osé le dire tout haut à quiconque. Pierre pensait que ce n’était qu’un mièvre argument d’autorité, une grotesque bible moderne devant laquelle il est politiquement correct de s’agenouiller sans réfléchir, sous peine d’être traité de terroriste. La juste pensée avait été pré-réfléchie et synthétisée en un simple intitulé qu’il suffisait d’invoquer pour ne pas vouloir débattre. Pour ne pas avoir à débattre non plus, de toute façon. Pour lui, les Droits de l’Homme, c’était l’histoire d’un terrorisme européen, un terrorisme des bons sentiments, défendu au nom d’une empathie en réalité profondément égocentrique, car empreinte d’une culpabilité civilisationnelle qui pesait sur les consciences d’un peuple à l’échelle continentale. Cette culpabilité devait donc être purgée, au nom d’une clairvoyance éthique qui donne le droit d’utiliser tous les moyens, la violence militaire dans tous les cas, pour arriver à ses fins, la paix et la justice. La légitimité de la démarche était validée bien sûr selon les propres référents culturels de leurs élaborateurs. En conséquence, la contradiction consistait en une clairvoyance éthique qui présupposait, une fois de plus, que cet autre pays lointain ne pouvait décidément pas se gérer lui-même. Ni au niveau de ses ressources naturelles, ni politiquement. Ce Nord colonialiste avait fait tant de mal à ce Sud qui n’avait rien demandé à personne, à part peut-être, une fois ou deux, qu’on le laisse tranquille. Les Européens voulaient réparer leurs fautes. Ou celles de leurs ancêtres. Peu importe, c’était devenu la même chose. Cette culpabilité était le lourd héritage transmis de génération en génération dans les écoles, épaulées par la télévision. Les gens étaient ravis des interventions militaires, humanitaires, à travers le monde. Toutefois, même si leurs ambassadeurs guerriers réparaient les erreurs du passé en utilisant des méthodes similaires à ce qui avait causé les premiers torts, tout le peuple européen applaudissait la cause démocratique défendue courageusement à coup de bombes sur écoles et hôpitaux, sans distinction.
C’est la guerre, il y a forcément des dommages collatéraux. Il n’y a que ça, parfois. C’est un risque facile à prendre quand il engage une autre population que celle dont on fait partie. Ces frappes militaires n’avaient de chirurgical que leur habileté à épargner les ridicules philosophes va-t’en-guerre cheveux au vent qui fanfaronnaient devant les caméras de télévision ou même de cinéma, les leurs, entre les cadavres encore chauds dans des ruines encore fumantes. Ces imposteurs de la pensée, les plus connus car les plus grands, par d’indécentes courbettes, avaient réussi à faire financer des massacres par des organisations internationales à but lucratif: les Etats. Comme le disait Lao Tseu, le philosophe favori de Pierre, de la profusion naît la variabilité du concept qualitatif. Alors les méchants ennemis finiraient forcément par être annihilés, surtout s’ils se cachaient sournoisement dans des petits villages agricoles et de grandes villes industrielles. Ils étaient trop fourbes pour se cacher à proximité des bases militaires. Il ne fallait pas céder à ce chantage, cette prise en otage de la population par ces hommes monstrueux. Il fallait tout raser. La démocratie est un concept éclatant. Les corps éventrés des autochtones non-européens en témoignent.
La mort que la science ne pouvait expliquer, la politique pouvait la justifier. La mort prend plusieurs visages, celui du bourreau et celui de la victime. Elle est partout. Elle est la plus abjecte et pourtant la plus naturelle des conspirations mondiales. Elle est un plan serein qui se déroule patiemment, avec la contribution de son plus fidèle soupirant, l’Homme. L’animal tuait pour se nourrir ou pour survivre d’une manière générale. L’Homme avait le génie de pouvoir tuer pour de bien meilleures raisons, des raisons que sa conscience intellectuelle pouvait expliquer à ceux dont la conscience morale ne rendait pas sourds. Si la mort est expliquée objectivement et si on prend la peine de comprendre l’argumentaire, on ne peut qu’en accepter l’usage.
La mort nous harcèle et on préfère souvent l’ignorer plutôt que savoir que l’on va tous finir par perdre. Une hyper-conscience de sa propre mortalité nous assujettirait à des pensées extrêmes et absurdes. Pierre se souvenait du mouvement YOLO, ces néo-hippies qui mourraient prématurément chaque jour, alors qu’ils revendiquaient leur libération du conditionnement sociétal qui, selon eux, empêchait l’humain d’être libre et heureux. Dans la presse, les récits de leurs décès semblaient irréalistes, tant ils étaient caricaturaux. Ils avaient entre quinze et trente-cinq ans et avaient décidé de ne plus éviter la mort, afin de se libérer de cet instinct de survie qui était une prison mentale qui les insupportait. Au nom de la liberté, ils mourraient sans se débattre. Finalement, la mort était encore plus présente dans leurs esprits que dans ceux des autres. Ils flirtaient avec elle, ils y étaient soumis.
Carla posa sa main sur le genou de Pierre, en frottant fort sa rotule avec le pouce. Interrompu dans son monologue intérieur, Pierre se demanda pendant quelques instants où il se trouvait. Devant lui, le docteur Bardos était assis à son bureau.
« Monsieur Dupuis… Il y a des tumeurs qui sont logées très profondément dans votre cerveau. J’ai montré les images de l’IRM à deux cancérologues qui ont eux-mêmes contactés d’autres experts des cancers du cerveau. C’est pour ça que vous avez dû attendre aussi longtemps. Je vous laisserai choisir ce que vous désirez, car il s’agit de votre santé, de votre corps. »
Pierre savait ce que le docteur Bordas allait dire. Il le savait depuis toujours.
« Il y a certainement des tumeurs, cancéreuses ou pas, qui sont traitables. On peut faire des biopsies, c’est-à-dire faire un prélèvement de tissu, pour savoir s’il est utile de faire une chimiothérapie ou une radiothérapie, ou les deux. Malheureusement, vous avez également des tumeurs logées dans des endroits plus que délicats pour une biopsie. Au cas où elles seraient cancéreuses également, la chimiothérapie adaptée, en fonction de leur taille et nombre, serait très lourde à supporter. On peut essayer de soulager les effets indésirables des tumeurs accessibles. Ces tumeurs augmentent la pression à l’intérieur de votre crâne. On peut essayer d’enlever le plus gros de ces tumeurs. Le problème, Monsieur Dupuis, c’est que ces interventions s’apparenteraient à un acharnement. Les interventions et les traitements médicamenteux vont être très handicapants si on cherche à vous guérir. Personnellement, je ne vous cache pas ma frustration de vous proposer ceci: soit on s’attaque aux tumeurs traitables sans pouvoir tout résoudre; soit on traite toutes les tumeurs et le traitement risque de vous épuiser; soit on cherche à vous accompagner afin de soulager les effets indésirables, avec des anticonvulsivants, des antidépresseurs ou de la morphine. »
Pierre, impassible, demanda:
« C’est ce qu’on appelle un cancer inopérable au stade terminal. C’est ça, hein ? »
Le docteur Bardos s’avança, posa ses coudes sur son bureau et serra les poings.
« Je suis désolé Monsieur Dupuis. Mais je ne vais pas vous laisser tomber, on va faire en sorte que la vie reste aussi belle que possible.
– Il me reste combien de te temps à vivre ?
– Sans biopsie, on ne sait pas. Il faudra revenir faire une IRM dans un mois, pour se faire une idée de l’évolution des tumeurs.
– Je serai encore vivant dans un mois, vous croyez ?
– Je ne peux pas vous le garantir. Il faut penser la vie autrement maintenant, Monsieur Dupuis. J’ai bien peur que vous ne puissiez plus faire de projets. »
La main de Carla serra la rotule toute entière de Pierre. Stoïque, il tourna la tête vers Carla et lui dit: « Allez, on rentre. »
Depuis l’annonce de la sentence sans date, Pierre était devenu de plus en plus taciturne, jusqu’à ne plus parler du tout. Carla avait décidé d’emménager chez lui. Il n’avait émis aucune objection. Il n’émettait plus aucune objection, plus aucun avis, sur rien. Même s’il ne semblait pas activement combatif, Pierre dévorait avidement les livres que Catherine Deville lui avait prêtés, pendant que Carla parcourait les réseaux sociaux et les sites d’informations à la recherche de la moindre piste ou soutien dans leur enquête. Sans dire un mot, il réalisait les exercices de télékinésie proposés à chaque fin de chapitre. De temps en temps, il faisait des allers-retours pour aller chercher du papier aluminium, des fruits, des allumettes, des trombones, des verres d’eau qu’il posait sur la table et sur lesquels il s’entraînait. Il était très appliqué. Pour ne pas le déranger, Carla restait concentrée sur l’écran de l’ordinateur, assise discrètement dans le canapé. Elle le laissait tranquille et ne s’occupait pas de lui, sauf quand il commençait à gémir de douleur. Chaque jour, les migraines de Pierre étaient de plus en plus pénibles. Elle avait ramené de l’hôpital une mallette remplie de dose de morphine qu’elle lui injectait à intervalles de plus en plus rapprochés.
En journée, Pierre et Carla ne parlaient pas. Ou, si elle s’adressait à lui, elle ne lui posait qu’une question fermée à laquelle répondait avec un « mh » accompagné d’un hochement de la tête différent pour dire oui ou non. C’était elle qui allait faire les courses, seule, et lui faisait à manger. Il ne finissait jamais son assiette. Il ne la commençait pas toujours. Obsédé par ses lectures, il essayait constamment d’exercer un pouvoir quelconque sur ses aliments, à tous les repas. De temps en temps, un tableau tombait, le robinet s’ouvrait ou la lumière s’éteignait, sans que la moindre explication rationnelle ne puisse être donnée.
Chaque soir, Pierre et Carla se couchaient ensemble. Toujours sans un mot, il se rapprochait lentement de Carla et, quand elle jugeait qu’il était assez proche, elle glissait son bras sous son cou et lui offrit une étreinte chaude et rassurante. Une fois la nuit venue, Carla retrouvait un Pierre plus authentique. Pierre se réveillait plusieurs fois chaque nuit. Carla faisait de son mieux pour le calmer. Quand ce n’était pas un cauchemar qui le réveillait, c’était un tiroir ou les rideaux qui s’ouvraient.
Tous les matins, la buée de la douche de Pierre révélait à nouveau les initiales de Romy sur le miroir de la salle de bain. Pierre commençait à s’habituer à voir ces lettres, venues d’un autre monde. Un soir, des légumes cuisaient dans une casserole et faisaient de la buée sur les carreaux des fenêtres. Pierre était concentré sur ses mains, au-dessus d’un verre d’eau dans lequel il avait ajouté de l’huile. Alors qu’il s’efforçait de mélanger les deux liquides dans le verre, il entendit un couinement venant de la fenêtre. Il leva la tête et resta immobile. Carla, dans le canapé à faire des recherches sur internet, surveillait toujours Pierre du coin de l’œil. Il sortit de son mutisme:
« T’entends ?
– Oui. C’est la fenêtre ou… ? »
Plusieurs brefs couinements se firent entendre à nouveau. Pierre se leva de sa chaise et ouvrit les fins rideaux blancs. Un énorme M venait juste d’être inscrit. Il prenait tout un carreau de la fenêtre. Carla se leva à son tour. Soudain, les couinements reprirent, et une courbe se traça sur le carreau juste à côté. L’ondulation ne faisait aucun doute: c’était un S qui était en train d’être écrit.
« Ce sont des initiales que tu connais ?
– Oui, Molly Svensson.
– Oh mon dieu… »
A partir de ce jour-là, Pierre commença à voir Lola dans chacun de ses rêves, toutes les nuits sans exception. Il la voyait seule, parmi d’autres enfants du même âge. Pierre ne savait pas ce qu’elle attendait mais quelque chose devait se décider. Dans ses rêves, il la voyait qui n’espérait plus être retrouvée par son père. Quand le matin arrivait, Pierre allait s’asseoir dans la cuisine et s’efforçait de faire bouger des allumettes sous sa main. Le souvenir de la petite voix de Lola le hantait.
De gros flocons de neige tombaient majestueusement sur la ville. Depuis que Pierre voyait Lola en rêve, il s’était un peu ouvert à nouveau et Carla lui avait proposé de sortir marcher. Ils marchaient l’un à côté de l’autre, lentement, dans la neige qui avait entièrement recouvert les routes et les trottoirs, les jardins et les maisons.
« Excuse-moi d’être un peu un ours depuis quelques jours.
– Ne t’en fais pas, Pierre. Alors, la télékinésie et le magnétisme, ça donne quoi ?
– Je commence à sentir des choses. Je crois que j’ai compris le truc. Je voulais projeter mon énergie mais je m’énervais. L’énergie n’est pas libérée si le muscle est crispé. La crispation retient l’énergie dans le corps. C’est difficile de dissocier énergie et muscle.
– Tu as obtenu des résultats intéressants ?
– L’huile dans l’eau bouge. Je peux faire glisser des allumettes sur la table aussi.
– Ouah, fantastique ! J’aimerais bien que tu me montres.
– Mais j’ai un doute sur la nature de ces faits.
– Ah bon ?
– Tu sais, les lettres dans la buée. Les initiales de Romy et de Molly. Et puis les portes, les tiroirs qui s’ouvrent, les objets qui tombent sans que je ne me concentre sur eux…
– Oui ?
– Je ne sais pas s’il y a vraiment leurs fantômes à la maison ou si ce n’est pas moi qui ai fait tout ça, mon inconscient a pu être à l’origine de ces phénomènes.
– C’est difficile de vraiment savoir, vu que tout ça c’est un peu irrationnel, enfin, surnaturel.
– J’ai aussi peur que ça ne soit pas moi qui ai un don, mais que ce soit Molly ou Romy, ou les deux, qui déplacent les objets pour moi.
– Dans le fond, quelle différence ça ferait ?
– Je ne sais pas. J’aimerais ne dépendre que de moi, ma volonté.
– Est-ce que tu crois que c’est comme ça que fonctionne la vie, Pierre ? Tout gérer seul, aucun imprévu, aucun bâton dans les roues ?
– Je ne sais plus rien de la vie. Je n’ai jamais rien su, je n’ai fait que croire à une sorte d’ordre. Je voulais cet ordre. C’est rassurant, l’ordre.
– Le désordre n’est qu’une incompréhension d’un nouvel ordre. C’est plus une désorientation des sens et des idées qu’un monde qui est en plein mouvement à l’extérieur de ta tête. Accepter, c’est y revoir un ordre.
– J’ai du mal à renier mes vieilles certitudes. Pas juste les précédentes.
– Quelles certitudes tu avais ?
– Mon amour pour Molly. Mon amour pour Romy. Je n’aime pas l’idée du deuil. Le deuil, c’est un abandon. Je ne veux pas abandonner. Je veux aimer même quand c’est devenu impossible à vivre. Je veux que ça soit parfait, jusqu’au bout.
– Pierre, tu es un idéaliste. Le deuil, ce n’est pas renier ce qu’on a fait ou ressenti, c’est accepter l’évolution. Personne ne va te prendre pour un traître.
– J’aimerais que rien ne change jamais.
– Ce n’est pas la bonne approche, je crois. Tu ne peux pas être dans le déni et refuser de comprendre des choses. Tous les jours, sans exception, on apprend des nouvelles choses. Les grandes découvertes sont les plus douloureuses. Tu ne peux pas accepter en même temps intellectuellement et émotionnellement une nouveauté. Il faut du temps.
– Je suis si fatigué de réfléchir.
– Je sais, c’est normal.
– Je repense un peu à Romy depuis quelques jours.
– Que penses-tu exactement ?
– Je l’aimais sincèrement. Mais c’est comme si je ne l’avais pas vraiment connue.
– Qu’est-ce que tu veux dire ?
– Les gens qui vont très mal, ils ne sont pas eux-mêmes. Je ne veux pas concevoir que quelqu’un puisse aller mal toute sa vie.
– Il y a des hauts et des bas. Il faut être entouré, aidé par des amis, il faut se construire un égo suffisamment résistant pour surmonter les adversités sans avoir systématiquement recours à la violence. Il faut faire un effort pour faire de bonnes choses pour soi.
– Romy a fini par se suicider.
– Tu te sens coupable ?
– Forcément.
– Tous les gens qui la connaissaient sont coupables alors, puisque personne n’a pu la sauver. Tu ne l’as pas sauvée. Pas parce que tu as été la cause de son mal-être, mais juste parce que tu n’avais rien à voir avec sa détresse. Tu en as été le catalyseur, la victime. Certaines personnes sont des étoiles filantes, on ne peut pas les attraper comme des papillons. Ils suivent leur chemin en blessant ceux qui sont sur leur passage.
– On aurait été heureux si…
– Oui mais tu as rencontré Molly. Tu étais plus compatible avec elle. Tu as été plus heureux avec elle.
– Elle n’est plus là.
– Et ce n’est pas de ta faute.
– C’est injuste. Molly n’était pas une étoile filante. C’était un papillon. Un papillon multicolore, un papillon drôle, un papillon intelligent, un papillon avec un cœur exceptionnel. Elle n’était pas une étoile filante… »
Sous le ciel blanc, les flocons de neige caressaient la joue humide de Pierre. Carla le prit par le bras et ils retournèrent à la maison. Quand ils ouvrirent la porte, le canapé était retourné, les chaises renversées et le robinet coulait. « Il y a eu une… bagarre ici, on dirait », dit Pierre.
Ils s’avancèrent, contemplant les dégâts. Sur la table, les allumettes formaient des lettres. Papa.

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Chapitre 11 – Deuxième version

Il était treize heures. Dans la cuisine, pendant que Catherine faisait la vaisselle, Pierre et Carla regardaient la télévision. Pierre croisa les bras et s’adossa à sa chaise  :
« Je me demande ce qu’ils vont en dire aux infos.
– Tu crois qu’ils vont en parler ?
– Ils ne peuvent pas ne pas mentionner le tremblement de terre, au moins le tremblement de terre. »
Carla se mordait l’intérieur des joues. Pierre saisit la télécommande et augmenta le volume.
« L’ambassade des Etats-Unis à Téhéran a été attaquée ce matin. Le bâtiment a subi de graves dommages. Pour l’instant le nombre de victimes reste inconnu. Fait troublant, les caméras de surveillance révèlent que les responsables de cet attentat seraient des enfants kamikazes. Pour en savoir plus, nous retrouvons tout de suite notre envoyée spéciale sur place, Khadija Ait Souhag.
– Bonjour David. Ici règne une ambiance très lourde, où se mélangent à la fois l’incompréhension et la consternation. Les gens à qui j’ai parlé depuis ce matin sont sous le choc puisque la rumeur d’un attentat perpétré par des enfants s’est très vite vue confirmée. Les caméras de l’ambassade américaine, qui diffusent les images en direct sur internet, ne laissent en effet aucun doute possible. Vers onze heures quinze, huit heures quarante-cinq en France, trois enfants voilés, trois petites filles très probablement, se sont présentées au portail de l’entrée de l’ambassade des Etats-Unis. On ne sait pas pourquoi un soldat armé a commis l’erreur d’ouvrir le portail et les trois enfants ont essayé de passer en force. Il a été un peu dépassé, a sorti son arme, a abattu une petite fille, mais les deux autres ont pu atteindre la porte du bâtiment. Ensuite, sur les images on voit clairement qu’une des petites filles met sa main dans une poche, pour déclencher le détonateur. L’explosion a éventré le bâtiment et fait également sauter toutes les fenêtres du quartier.
– Est-ce que cet attentat a été revendiqué ?
– Eh bien David, pour l’instant il est difficile d’imaginer qui voudrait prendre le risque de mettre le feu aux poudres dans cette région du monde. Entre l’Iran et les Etats-Unis, on ne pouvait pas véritablement parler de détente, mais cela faisait plusieurs mois que les deux nations s’ignoraient.
– Qu’est-ce qu’il va se passer dans les heures, les jours à venir ?
– On peut s’attendre à ce que cet attentat soit vite revendiqué, compte tenu de la cible. Une enquête est déjà en cours : la police iranienne a déployé toutes ses unités afin d’enquêter sur l’identité de ces trois enfants qui se sont sacrifiés, qui ont été sacrifiés au nom d’une cause qui reste encore à déterminer à l’heure où nous parlons.
– Sur internet, depuis ce matin, on peut voir fuser les théories les plus excentriques. Parmi les plus relayées, on parle d’une attaque commanditée par le président iranien Mohamed Benami lui-même. Qu’en pense-t-on en Iran ?
– Ecoutez, les premiers experts en géopolitique qui ont commencé à s’exprimer ont du mal à croire que Benami soit responsable d’une attaque sur son propre territoire, dans sa propre capitale. Ici, à l’évocation de cette version des faits, les habitants m’ont avoué qu’ils étaient inquiets. Ils sentaient les Etats-Unis très attentifs aux mouvements de l’Iran sur la scène internationale, comme s’ils attendaient le moindre faux pas pour justifier une intervention qui serait déjà planifiée depuis plusieurs années, selon les plus pessimistes. C’est pourquoi toutes les institutions iraniennes sont mobilisées pour déterminer l’identité de ces petites filles. S’il s’avère qu’elles étaient de nationalité iranienne, Benami courrait au-devant de gros risques pour la paix mondiale. Il y a fort à parier que les yeux de la communauté internationale sont dès à présent tous rivés sur Téhéran. »
Pierre regarda Carla, le visage blême.
« A quoi tu penses Pierre ?
– C’est arrivé ce matin, comme l’attaque du laboratoire.
– C’est un hasard…
– Je ne sais pas s’il y a un rapport. Grégoire parlait d’une troisième guerre mondiale.
– Il parlait d’une guerre climatique. Là c’est un banal attentat contre une ambassade américaine.
– Oui. Je me fais des idées. C’est quand même presque à l’autre bout du monde. Je dis n’importe quoi. Je pense n’importe quoi. »
Ils avaient attendu jusqu’à la fin du journal télévisé mais rien n’avait été dit sur le tremblement de terre.
« Il faut qu’on cherche sur internet s’il y a des gens qui parlent de ce qu’il s’est passé ce matin. On trouvera peut-être des pistes. Ou de l’aide. Carla, allons chez moi. »
Pierre et Carla se levèrent. En finissant d’essuyer une dernière assiette, Catherine Deville s’excusa de ne pas avoir internet chez elle. Elle invita Pierre à revenir quand il le voudrait et leur souhaita bonne chance.
Chez Pierre, l’écran de télévision s’éclairait toujours quand il s’en approchait. Il posa sur la table les livres que Catherine lui avait prêtés et partit chercher son ordinateur portable dans sa chambre. Carla était épuisée. Elle avait l’impression d’être éveillée depuis des dizaines d’heures. Elle traîna ses bottes sur le carrelage puis se laissa tomber dans un fauteuil et ferma les yeux. Elle repensait aux deux tremblements de terre et aux éclairs. Si l’Homme pouvait vraiment maîtriser le climat, comme semblait le croire Grégoire, il serait alors également possible de le manipuler pour de bonnes causes, pour enrayer des sécheresses ou prévenir des inondations. Peut-être qu’en déclenchant de petits tremblements de terre, afin de relâcher les pressions telluriques, il serait possible d’en éviter de trop gros qui détruiraient des villes et feraient des milliers de morts. Les tempêtes et cyclones pourraient également être gérés, détournés. Ou bien provoqués et instrumentalisés.
Le clapotis de la pluie que Carla entendait dehors lui donna envie d’aller soulager sa vessie. Elle s’extirpa du fauteuil et se balada dans le couloir, à la recherche des toilettes. En se dirigeant vers la salle de bain, elle passa devant la chambre de Pierre. Elle poussa doucement la porte et le vit à genoux sur la moquette, couverte de terre, la tête posée sur le bord de son lit, également terreux. Les rideaux, qui avaient été tirés, diffusaient une lumière rouge dans toute la chambre. Carla lui demanda si ça allait, il ne répondit pas. Elle s’approcha de lui puis l’entendit ronfler. Elle sourit. D’un revers de la main, elle enleva la couche de terre sur le matelas sur lequel elle hissa Pierre. Elle lui enleva ses chaussures et remonta le drap jusqu’à sa poitrine. Elle contempla la joue de Pierre qui commençait à se noircir de barbe. Se sentant également fatiguée, elle décida de s’allonger à côté de lui. Elle se mit sur son côté gauche, lui tournant ainsi le dos. Le réveil affichait « 88h88 ».
Pierre et Carla s’enfoncèrent dans leur retraite sombre et silencieuse. La pluie testait la profondeur de leur sommeil et se faisait de plus en plus bruyante. Ils continuèrent leur descente. Alors le vent souffla de toutes ses forces pour décrocher les volets des façades des maisons. Il poussa les fenêtres, mais elles résistaient.
Pierre était à nouveau avec Molly et Lola. Ils étaient dans le jardin malmené par la tempête que ses oreilles entendaient dans le monde réel. Au-dessus de leurs têtes, dans le ciel trouble, la lune était pleine et plus volumineuse que d’habitude. Molly, apeurée, s’accrocha au bras de Pierre et lui dit  :
« Mords !
– Qui ?
– Tout le monde, bientôt.
– Quoi ?»
Molly disparut. La culpabilité de Pierre enfla lorsqu’il ne trouva pas Lola non plus.
Il se réveilla.
Dans l’obscurité, sans savoir vraiment s’il avait ouvert les yeux ou pas, il sentait une chaleur contre son visage. Sa bouche touchait du tissu et son front était contre quelque chose de chaud qui bougeait lentement et à intervalle régulier. Il reconnut le parfum de Carla. Il se rendit subitement compte que son nez se trouvait entre ses seins. Son cœur s’accéléra brutalement et il sentit son sang affluer dans ses joues et ses oreilles. Il n’osa pas bouger, de crainte de la réveiller. De toute façon il était bloqué puisqu’elle avait posé sa main sur l’oreiller derrière lui. Les yeux grand ouverts, coincé contre la poitrine généreuse de son amie, il se demandait comment il avait pu se retrouver dans une telle position. Durant leur sommeil, toute inhibition naturelle s’était levée, peut-être. Il se disait qu’il n’allait pas bouder son plaisir et qu’il profiterait de ce chaleureux câlin innocent, lui qui se sentait si seul et sec depuis plusieurs jours. Il sentait ses longs cheveux lui chatouiller l’oreille. Il se souvenait des cheveux de Molly, qu’il aimait rabattre sur sa joue à lui, avant de s’endormir dans ses bras à elle. Sentant les larmes arriver, il oublia toute pudeur et serra fort Carla, en glissant son visage dans son cou. Elle lui rendit l’étreinte instantanément. La lente respiration de la jeune femme le berçait et il sentait son souffle chaud dans sa nuque. De la chaleur humaine. Enfin. Cela faisait si longtemps. La chaleur et les formes de Carla contrastaient avec la raideur et la température cadavérique de la dernière femme qui avait partagé le lit de Pierre. Elle était aussi rassurante que vivante, tendre et confortable. Une larme, qui avait lentement coulé le long de sa joue, tomba sur la clavicule de Carla. Elle remonta progressivement sa main le long du dos de Pierre et commença à lui caresser doucement les cheveux. Pierre leva la tête et lui chuchota à l’oreille :
« Tu ne dors pas ? »
A sa respiration, il devina qu’elle s’était mise à sourire.
« Non, je ne dors pas. Tu t’es réveillé en sursaut tout à l’heure, non ?
– Oui.
– Je me suis réveillé en même temps.
– Oh, excuse-moi…
– Ce n’est pas grave, Pierre. Comment ça va ? »
Il soupira. Aucune réponse.
Dans le silence de la nuit, leurs respirations s’étaient parfaitement accordées. Pierre pensait au corps de Carla. Ses pensées s’attardèrent sur sa peau.
« Tu es née où ?
– Pourquoi tu me demandes ça ? A cause de ma couleur de peau ?
– Oui… Non… Pas seulement. Tu as des origines sud-américaines, non ?
– Oui. Je suis née au Pérou.
– D’accord. Qu’est-ce qui t’a emmenée en France ?
– On a dû déménager à cause du travail de mon père. On a habité quelques années aux Etats-Unis aussi.
– Oh, intéressant. Tu l’as bien vécu, de déménager dans une autre région du monde comme ça ?
– C’était difficile. Je perdais mes amis à chaque fois. On a laissé tous nos oncles et tantes et cousins derrière nous aussi. J’ai raté des mariages et des enterrements.
– Tu parles bien Français.
– Merci. Mais mes parents ont appris le Français à l’école et à l’université. Donc j’ai toujours été trilingue en fait. Anglais, Français, Espagnol.
– Ouah… Impressionnant. Tu n’as jamais eu envie de retourner au Pérou, ou même aux Etats-Unis ?
– Si, bien sûr. Mais je suis condamnée à ressentir le manque constamment. Si j’avais toujours vécu au Pérou, aucun pays ne m’aurait manqué. J’ai aimé ma vie aux Etats-Unis. Je m’y étais habituée. Et il a fallu venir ici. Si je devais choisir le pays que je préfère, je sais pas… Je serais bien embêtée. La France, c’est le dernier pays où j’ai emménagé, je m’y sens bien. Mais, surtout, c’est ici que j’ai fait et fini mes études.
– Donc depuis que tu es en France, tu n’as jamais eu envie de partir ?
– Je pense que j’ai voulu partir quand ça n’allait pas. Un peu comme quand les gens pensent au suicide, tu vois. C’est juste un souhait extrême de changer de vie. Moi j’ai eu la chance de pouvoir le formuler autrement que par un souhait de mort. Il y a quelques semaines, d’ailleurs, j’y ai pensé.
– Tu pourrais changer de vie complètement et retourner aux Etats-Unis ou au Pérou ?
– Je ne sais pas si je le pourrais affectivement. Et puis je pense que, matériellement, ça serait très très difficile. Mes diplômes ne vont pas très loin. Je ne fais que du secrétariat médical, de la gestion de plannings, de l’accueil. Un peu de soutien psychologique, mais ça ne va pas très loin au niveau de mes diplômes. Tu vois. Si j’avais un doctorat, je serais un peu plus libre.
– Et pourquoi tu voulais partir de la France il y a quelques semaines ?
– Parce que… ma petite amie et moi, on avait rompu.
– Pourquoi ? Enfin, si ce n’est pas trop indiscret.
– J’étais dans une période de ma vie où j’avais des problèmes personnels, et j’ai été un peu trop vampirique, je crois.
– Toi, tu peux être vampirique ? Tu es si généreuse pourtant… Tu es un ange.
– J’ai des problématiques à résoudre. C’est difficile.
– Le texto que tu attends, c’est de cette fille alors…
– Oui.
– Je t’ai dit de lui envoyer un texto. J’ai l’impression qu’elle attend.
– J’ai déjà trop communiqué, mal communiqué avec elle. J’ai répondu des choses avec la colère, j’ai décidé des choses avec la tristesse. Je n’ai fait que suivre mes émotions parce que j’étais fatiguée. Je l’ai prise pour la coupable.
– Elle serait un peu suicidaire de revenir vers toi, si tu l’as culpabilisée comme tu le dis. Tu lui en demandes peut-être beaucoup. Pense à toi, ça ira mieux.
– Mais je pense à elle tous les jours.
– Je n’ai pas parlé de faire un choix.
– Tu vois, je suis extrême.
– Calme-toi, et recontacte-la dans quelques semaines, quand tu te seras stabilisée un peu. Tu te sentiras mieux dans ta tête sans elle.
– Mais c’est pas elle le problème.
– Je sais. Mais elle n’est pas la solution non plus. C’est toi la solution. Va mieux pour toi.
– Si je ne vais pas mieux toute seule, elle ne reviendra pas.
– Tu peux vivre sans elle. Tu ne peux pas vivre sans toi. Et elle ne reviendra peut-être pas, même si tu vas mieux. Par contre, si tu ne fais pas l’effort d’aller mieux, c’est sûr qu’elle ne reviendra pas.
– Oui, tu as raison…
– N’envoie pas de texto maintenant en fait. Elle attend un texto que tu ne peux pas lui écrire encore. »
Carla inspira profondément puis relâcha lentement l’air dans ses poumons dans un long soupir. Pendant qu’elle le serrait contre elle, Pierre sentait les larmes de la jeune femme couler dans son cou. Ils s’endormirent.
Les rideaux rouges s’ouvrirent brusquement. Pierre ouvrit les yeux, toujours dans les bras de Carla. Il se retourna pour comprendre ce qu’il venait de se passer. Les rideaux étaient ouverts et laissaient entrer une lumière jaune surréaliste. Pierre sortit du lit pour inspecter les rideaux. Il ne comprenait pas comment ils avaient pu bouger tout seuls. Carla se réveilla.
« Mmm… Qu’est-ce qu’il y a ?
– Les rideaux ont bougé tout seul !
– Quoi… C’est pas toi qui les as ouverts ?
– Non ! Ils ont bougé tout seul, c’est le bruit qui m’a réveillé !
– C’est peut-être toi avec ton magnétisme, tu as agi sur les rideaux… Je sais pas…
– Non, mon magnétisme marche sur les appareils électriques. Les rideaux, c’est du tissu. Et la barre et les anneaux sont en bois.
– Alors c’est de la télékinésie, peut-être…
– Mais non. Je ne me suis pas concentré dessus. Et puis je n’ai jamais rien fait qui ressemblait à de la télékinésie. Je sais pas faire ça.
– Alors c’est quoi alors ?
– La question n’est pas quoi mais qui.
– Hein ?
– Il y a quelqu’un ici.
– Tu as vu quelqu’un ?
– Il y a quelqu’un ici.
– Réponds-moi, tu as vu quelqu’un ?
– Non mais il y a quelqu’un. Je sens une présence. »
Pierre et Carla avaient jeté un œil dans toute la maison sans rien trouver. Il était sept heures trente. Pierre décida de prendre une douche. Il confia son ordinateur portable à Carla et elle commença à éplucher les réseaux sociaux et les sites d’informations alternatives pour voir si quelqu’un avait parlé d’un tremblement de terre, d’un orage particulier ou quelque chose en rapport avec la Pharmacie Guedon.
Debout devant le grand miroir de la salle de bain, Pierre regardait ses cernes, chaque jour plus profonds, qui burinaient son visage. La lumière du plafond projetait de larges ombres sur son torse, révélant le relief creusé de ses côtes. Il repensa aux côtes froides de Molly contre lui. Pierre était si fatigué qu’il se sentait à peine vivant. Peut-être allait-il commencer par se putréfier d’abord et mourir ensuite.
Il tourna le robinet de la douche et reçut quelques éclaboussures d’eau froide mais ne frissonna pas. Il mit sa main sur son front, bouillant. Il ne se souvenait plus de ce qu’était la vie sans mal de crâne. Les premières vapeurs s’élevaient derrière le rideau en plastique translucide, alors Pierre se mit sous le jet bouillant. La sensation de l’eau chaude qui parcourait son corps et lui brûlait les épaules était lointaine et embrumée. Il repensait à la station de lavage auto où il allait avec son père quand il avait environ dix ans. Il restait sur la banquette arrière, encerclé par les filets d’eau qu’il regardait couler partout autour de lui. Quand les vitres étaient entièrement recouvertes de savon et que son père les rinçait, ce dernier faisait semblant de vouloir l’arroser. Même si les vitres étaient fermées, le petit garçon sursautait toujours quand il lui faisait le coup. Sous la douche, Pierre se sentait prisonnier de son habitacle charnel trop lourd. Le père et l’enfant étaient devenus la même personne. En lui commençait à croître l’envie de disparaître, se consumer comme une météorite dans le ciel, en faisant de belles lumières. Il ne détruirait son corps que de manière spectaculaire et constructive. Pour venger Molly et retrouver Lola, il était fermement déterminé à dépasser sa douleur mentale et physique. Il se dépêcha de se laver, se rinça et sortit de la cabine de douche. Il saisit son peignoir, accroché à un porte-manteau, puis l’enfila rapidement. Soudain il se figea. Dans la buée sur le miroir, Pierre remarqua deux lettres qui avaient été clairement écrites au doigt. Il appela Carla, tremblant. Elle frappa à la porte puis entra.
« Regarde. Le miroir.
– RS. C’est quoi ? Tu as écrit ça ?
– Non.
– C’est une vieille trace qui a réapparu avec la buée ?
– Non, il n’y a pas de vieille trace sur le miroir. Il est nickel.
– Elle vient d’être faite ?
– Oui.
– Par qui ?
– RS, ça me fait penser aux initiales de Romy. Romy Savante.
– La mère de Lola ?
– Oui.
– Oh mon dieu. Tu penses à quoi ?
– Les rideaux ce matin, et maintenant ça…
– Tu penses à un…
– Un fantôme. Oui, évidemment.
– Il y a forcément une explication…
– … rationnelle ? Une explication rationnelle ? Et la télévision qui s’allume quand je m’en approche et les foudres qui nous ont attaqués sur le port ?
– Bon, ok, je te l’accorde… Pourquoi Romy viendrait maintenant ?
– Je ne sais pas, pour me soutenir peut-être. Pour m’aider.
– Ah. C’était son genre de son vivant ?
– Non… Non mais les vivants sont tourmentés par leurs névroses, c’est très chimique. Les morts se sont débarrassés du poids de leur corps. Toutes les névroses disparaissent, il ne reste que l’âme.
– Ah ouais. C’est ça pour toi, un fantôme ? Tu crois donc que tous les fantômes sont cohérents et bienveillants parce que, de notre vivant, on est juste aliéné par son corps ?
– Non, tous les gens ne sont pas foncièrement bons, parfois ils naissent avec un mauvais fond aussi, j’ai déjà entendu parler de fantômes violents. Le corps n’y est pour rien.
– Alors si ce n’est pas la faute du corps à chaque fois, sur lequel la vie laisse une empreinte, tu crois donc que les gens sont prédéterminés ?
– D’une certaine façon, oui, je crois, peut-être…
– Et ça viendrait d’où, des gènes ? Il y aurait un lien entre l’âme et les gènes ?
– Je sais pas… Je sais pas… Ce que tu veux dire, c’est que son retour n’est pas une bonne chose ?
– C’est toi qui parles d’un retour. Je n’ai vu que deux lettres écrites au doigt sur un miroir.
– Elles sont bien formées, regarde les courbes et les lignes du R.
– Je ne dis pas le contraire, mais…
– Ce n’est pas moi qui ai écrit ça. Je sais bien que je suis fatigué et complètement à bout. Mais ce n’est pas moi.
– Je te crois. »
Pierre entendit son téléphone sonner. Il courut jusqu’au salon où il l’avait posé, suivi de près par Carla.
« Alors ?
– C’est un texto de Grégoire. Il dit qu’il veut nous voir.
– Il a trouvé quelque chose ?
– Il n’a pas dit. Souviens-toi, il avait dit qu’il ne dirait rien autrement qu’en face de nous.
– Le rendez-vous est pour quand ?
– Dans une heure à peu près. On avait dit qu’on se retrouverait dans quel café déjà ?
– Le café de la gare.
– Ok. Je m’habille et on y va.
– Déjà ? Il nous avait dit de ne jamais venir en avance.
– Tu crois qu’il y sera déjà, une heure avant nous ?
– Il avait l’air plutôt strict sur les conditions de nos rendez-vous.
– On peut y aller, se garer et rester attendre. De toute façon ça n’ouvrira qu’à neuf heures. Pour ne pas perdre de temps, on le rejoindra dès qu’on le verra entrer. Genre deux minutes après.
– D’accord. »
A huit heures cinquante, ils s’étaient garés à une centaine de mètres du lieu de rendez-vous. Dans le rétroviseur, Pierre pouvait voir la porte d’entrée du café. Vers huit heures cinquante-cinq, le patron tourna la pancarte sur la porte, indiquant donc l’ouverture de son établissement.
« Il a ouvert.
– Tu vois Grégoire ?
– Non, pas encore. Attends… Attends… Non, c’est juste deux mecs. C’est pas Grégoire. »
Dix minutes s’écoulèrent.
« Une femme entre maintenant.
– Il avait dit neuf heures, il a peut-être voulu anticiper un retard de notre part. »
Le téléphone de Pierre sonna. Un texto.
« Hein ? Je comprends pas.
– Qu’est-ce que c’est ? C’est lui ?
– Ouais.
– Il dit quoi ?
– Il dit ‘Je vous attends’.
– Mais tu ne l’as pas vu entrer…
– Attends, je lui demande s’il est bien dans le lieu dont on a convenu la dernière fois. »
Un nouveau texto.
« Là il dit ‘Oui, je suis au café de la gare’.
– Bon, tu as dû le louper.
– Non ! Attends, il avait dit que jamais il ne donnerait les lieux de nos rendez-vous par téléphone, c’est bizarre.
– Il a oublié…
– C’est un flic. Il avait l’air trop parano pour délaisser finalement sa méthodologie. C’est pas lui, ça.
– Essaye de l’appeler.
– Ouais. »
Pierre composa le numéro de Grégoire. Une sonnerie. Deux sonneries. Trois sonneries. Il entendit un craquement et mit le haut-parleur, c’était le message d’accueil du répondeur :
« Mec, je pouvais pas t’appeler, ils ont accès à toutes les informations sur mes appels. Ils t’auraient localisé en un instant. Et même, je pense qu’ils sauront tôt ou tard que tu as entendu ce message. J’espère que tu n’es pas chez toi. Il faudra te débarrasser de ton téléphone après. Par pitié, ne va à aucun rendez-vous qui te sera donné par ce numéro car ça ne sera pas moi. Ils ont littéralement détruit mon appartement. Ils sont à ma recherche et je vais devoir faire tout disparaître, y compris moi-même. Ne comptez plus sur moi. Il faut que vous partiez. Retournez-vous quand vous marchez dans la rue. Profitez d’être à deux pour vous couvrir mutuellement. Merde. Je dois… »
Le bip interrompit le message. Pierre et Carla se regardèrent, abasourdi par ce qu’ils venaient d’entendre. Pierre raccrocha. Carla frissonna.
« Pierre, on fait quoi maintenant ?
– Tu crois qu’on devrait y aller ?
– Rentrer chez toi ?
– Non, aller dans le café.
– Tu déconnes là ? Rassure-moi.
– Tu crois que ce sont les deux hommes entrés dans le café ?
– Je crois rien du tout, je sais juste que c’est un piège ! Mais… Pierre, allô ? Allô ? Pierre ! Tu le sais aussi, on vient de l’entendre là !
– Tu crois qu’ils attendent dehors avec des armes, qu’ils attendent qu’on entre dans le café pour le canarder ?
– Mais arrête ! Je ne veux même pas penser à ça !
– Ils ont mis des explosifs à l’intérieur peut-être.
– Pierre, tu me fais peur ! Commence pas à penser à faire une connerie.
– Je n’ai pas peur.
– Mais c’est pas parce que t’as pas peur que tu vas pas mourir, Pierre !
– Je dois tenter quelque chose. On a une piste.
– Cette piste, c’est une piste noire qui va te conduire tout droit vers la mort, Pierre ! On trouvera autre chose, autrement !
– Ceux qui ont envoyé les textos, ils sont juste là, tout près.
– T’en sais rien du tout. Tu as eu des textos, tu t’imagines qu’ils sont dans le café, parce que c’est comme ça que ça aurait été avec Grégoire s’il t’avait dit qu’il y était. Sauf que c’est pas Grégoire, là. Et que tu sais qu’ils veulent te faire, nous faire du mal. C’est un piège, il t’a averti.
– J’y vais.
– Non ! »
Alors que Carla commençait une terrible crise de nerfs, Pierre sortit de la voiture et marcha d’un pas décidé vers le café. A mi-chemin, il s’arrêta puis fit demi-tour. Il rentra dans la voiture.
« Pierre ! Merci !
– Non.
– Tu as pris la bonne décision ! On rentre à la maison maintenant !
– Non. On va au poste de police.
– Quoi ? Mais tu veux vraiment mourir de la façon la plus débile possible ou quoi ?
– Non.
– Regarde, Grégoire a eu des soucis avec son chef, et c’est sans doute lui qui le traque et qui a organisé ce piège pour nous, parce qu’il sait que Grégoire nous a parlé ! Tu as entendu le message ? Grégoire se sent menacé. Il était pas parano, il était prudent ! Mais ça n’a pas suffi ! Il les fuit et toi tu veux te rendre !
– Donc toi tu crois que ces textos étaient des pièges.
– Bah oui, mais t’as pas écouté le message de Grégoire ou quoi ?
– Tu crois que son message n’est pas un piège.
– Quoi ?
– Tu crois les démentis mais… réfléchis deux secondes. Comment ils sauraient qu’on a convenu qu’on se verrait dans ce café ?
– Pierre ! Peut-être qu’il a enregistré son message avant de se faire prendre. Manifestement, ce n’est pas Grégoire qui nous attend dans le café, de toute façon.
– Ce ne serait pas impossible.
– Quoi ?
– Ce que je veux dire, c’est que quelque chose nous échappe. Il y a quelque chose qui cloche.
– C’est dans ta tête , le truc qui cloche, les choses sont simples. Pourquoi tu vas chercher compliqué ?
– Parce que jusqu’à maintenant, rien n’a été simple. Vouloir voir des choses simples, c’est accepter les écrans de fumée qui confirment des versions simples qu’on voulait trouver. Je ne suis pas fainéant intellectuellement.
– Je sais, tu fais confiance à ton instinct. Mais là, mon instinct à moi me dit que tu es juste parano.
– La version de l’histoire que Grégoire défend, c’est qu’il faut être prudent parce que des gens sont dangereux. Alors je vais utiliser ce conseil, mais contre lui.
– Tu ne lui fais pas confiance ?
– Non.
– Depuis quand ?
– Depuis que j’ai entendu sa voix sur son répondeur. Tout ça ressemble à une mise en scène.
– Mais c’est un peu un terrible coup de chance que tu aies entendu ce message. S’il avait vraiment voulu te tromper, il t’aurait appelé directement ou… Je sais pas, tu aurais très bien pu ne jamais l’entendre, ce message. C’est tordu. Quand on veut piéger une souris, on ne met pas une tapette au-dessus d’une armoire.
– Sauf si on prend la souris pour la poser sur l’armoire. Les textos qu’on m’a envoyés m’ont poussé à téléphoner et donc m’ont poussé à tomber sur son répondeur et à entendre sa mise en garde.
– Non, là je ne suis pas d’accord. Tu aurais pu te contenter d’aller au rendez-vous après le premier texto. Alors tu n’aurais jamais téléphoné.
– Sauf si j’y étais allé et si je n’avais pas vu Grégoire dans le café. J’aurais forcément fini par téléphoner, en ne le voyant pas arriver.
– Mouais…
– Donc je veux aller au poste de police maintenant.
– Mais dans quel but ? Tu veux y faire quoi ?
– Voir.
– Voir quoi ?
– Voir. Je sens qu’il faut y aller.
– Pierre… Je te fais confiance. Si c’est ce que tu veux faire…
– Merci Carla. »
Une dizaine de minutes plus tard, Pierre et Carla poussèrent la porte d’entrée du commissariat. Ils tombèrent nez-à-nez avec le supérieur de Grégoire avec qui ce dernier avait eu une altercation la veille.
« Bonjour Monsieur.
– Pas Monsieur, mais Capitaine. Capitaine Capitaine.
– Pardon ?
– Capitaine, c’est mon rang, et c’est mon nom de famille aussi.
– C’est drôle…
– Peu importe. Vous êtes venus hier déjà.
– Oui. Je voulais savoir s’il y avait des nouvelles concernant l’accident de Molly Svensson.
– On vous a déjà répondu hier je crois, non ? »
Debout l’un en face de l’autre, l’ambiance était électrique. Pierre avait reçu des postillons sur son visage mais n’avait pas bronché. Carla était restée en retrait, derrière lui. Impassible, Pierre continua.
« Donc puisqu’il n’y avait rien de nouveau hier, il n’y en a forcément aucune aujourd’hui non plus.
– Voilà, c’est ça.
– L’enquête avance ?
– Elle ne recule pas.
– Et ça veut dire quoi ça ?
– Que vous allez vous en tenir à cette version. Laissez-nous travailler.
– D’accord, j’ai compris.
– J’espère bien Monsieur Dupuis. »
Pierre fit signe à Carla de partir. Sans un mot, ils retournèrent à la voiture. Après avoir refermé les portes, Carla dit à Pierre :
« T’as vu ? Il se souvient de ton nom. C’est un peu flippant je trouve.
– Oui. Je suis clairement identifié là.
– On n’aurait peut-être pas dû se montrer. On a pris un risque là. Et on a rien gagné comme informations.
– Ces mecs…
– Hein ? »
Dans le rétroviseur extérieur, Pierre reconnut les deux hommes qu’il avait vus entrer dans le café à son ouverture. Ils marchaient sur le trottoir, côte-à-côte, en direction du commissariat de police. Pierre chuchota :
« T’as vu ça ?
– Non, quoi ?
– Ce sont les deux hommes que j’ai vus entrer dans le café à son ouverture. Ils viennent d’entrer dans le commissariat de police.
– C’est peut-être le hasard… Tu es sûr que c’est eux ?
– Oui.
– J’ai envie de partir, Pierre…
– Non, attends.
– Je sais pas ce que ça veut dire… Peut-être que Grégoire disait vrai. Peut-être qu’ils ont été au café pour nous éliminer.
– Je ne sais pas quoi penser. Tant pis, on laisse tomber. »
Pierre tourna la clé mais la voiture ne démarra pas. Il réessaya, en vain. Carla commença à paniquer.
« Putain, Pierre. Je sors pas de cette voiture. Je ne veux pas être vue.
– Elle va démarrer, t’en fais pas !
– Elle démarre pas, là ! Elle démarre pas, là !
– Du calme !
– Comment ça du calme, on se fait déjà remarquer ! »
Pendant ce temps, sur la route, une vieille berline noire s’était arrêtée pour réaliser un créneau juste devant eux. Pierre réussit à démarrer la petite voiture de Carla. Ils n’avaient pas remarqué que le levier était enclenché en première vitesse. La voiture fit un bond en avant, heurta et fit tomber le pare-choc de la voiture noire qui avait amorcé une marche arrière.
« Merde Pierre ! Ma voiture !
– Putain ! Je ne comprends pas, j’avais pourtant mis au point mort tout à l’heure !
– Ma pauvre voiture !
– Bon… Là on s’est bien fait remarquer. »
Carla se calma instantanément quand elle vit les deux hommes sortir de la voiture qu’ils avaient heurtée. Ils étaient tous les deux très grands, avec les épaules très larges, un peu à la manière du célèbre costume de David Byrne. Ils étaient habillés de la même façon. Tous deux portaient un long manteau, une cravate et un chapeau noirs. Leurs yeux étaient cachés derrière des lunettes de soleil et leur peau était aussi blanche que leurs chemises. Ils tournèrent lentement leur tête en même temps vers Pierre et Carla. Leur absence d’expression faciale leur glaça le sang. Sans détourner son regard des hommes en noir, Pierre chuchota à Carla :
« Ces hommes… ne sont pas humains. »

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Chapitre 10 – Deuxième visite

Carla et Pierre avaient réussi à convaincre Grégoire d’avoir une discussion un peu plus informelle dans un café. Ils s’étaient assis à une petite table carrée. Carla écoutait Pierre raconter en diagonale toute son histoire à l’ancien policier. Dehors, sur la grande place, les enfants faisaient la queue devant un manège.
« Je suis vraiment désolé pour vous. C’est vraiment pas de chance, ce qui vous est arrivé.
– Pour Molly, je ne peux plus rien faire. Aujourd’hui, j’ai perdu la trace du ravisseur de ma fille.
– Si vous retrouvez les gens du laboratoire, vous le retrouverez, lui.
– Je savais où ils étaient, il y avait leur laboratoire sur le port. Mais là ils sont partis et je ne sais pas quoi faire.
– Tout seul, vous n’y arriverez pas.
– Vous m’aiderez ?
– Euh… Ce n’est pas ce que je voulais dire. »
Carla ne voulait pas laisser filer l’opportunité d’être aidé par quelqu’un qu’elle sentait expérimenté :
« Vous n’allez pas pouvoir retourner au commissariat, après ce qu’il s’est passé tout à l’heure.
– Après avoir balancé mon badge et mon arme, je pense en effet que je ne suis plus en odeur de sainteté auprès de mon chef.
– Vous n’allez pas rentrer chez vous, ou chercher un autre travail, vous n’êtes pas un lâche.
– Vous essayez de m’influencer en me provoquant ? C’est ça ?
– Non, non, je crois juste que vous allez continuer cette enquête, pour des raisons personnelles.
– Peut-être, et alors ? Je n’ai pas besoin de vous.
– On a toujours besoin de quelqu’un.
– Madame, il n’y a rien que je ne sache pas et dont vous auriez une quelconque idée.
– C’est très présomptueux ça…
– Très bien, dites-moi comment vous m’aideriez.
– Parfois on a juste besoin d’être physiquement à plusieurs pour gagner du temps ou se sortir d’impasses.
– Oui, je suis d’accord, c’est pour ça que je vais demander de l’aide à des collègues, activer mon réseau… de professionnels expérimentés.
– On a besoin de vous, on n’a aucun réseau. Je travaille dans un hôpital et Pierre est agent immobilier. On ne sait pas comment continuer !
– Faites comme les autres, utilisez la télé et internet. »
Carla commençait à se décourager face à ce mur. Pierre prit le relais :
« La tournure que prend cette histoire est un peu… bizarre. Oui, on peut enquêter sur internet. Mais si, par le plus grand des hasards, on arrive à relocaliser les gens du laboratoire… Qu’est-ce qu’on peut faire ? On n’est que deux. La police nous a abandonnés. On est des gens normaux, nous. »
Grégoire laissa échapper un soupir exaspéré. Carla sentit une ouverture :
« Vous allez faire quoi ? Vous voulez retrouver les gens du laboratoire ?
– Je me pose deux questions. D’abord, qui sont ces gens dans ce laboratoire ? Ensuite, pourquoi le ministère veut les protéger même s’il y a eu un accident mortel sur la route et une petite fille enlevée ? C’est du sérieux, cette histoire. »
Même si le sucre était parfaitement dilué dans son café, Pierre tournait encore la cuillère dans sa tasse en raclant le fond. Grégoire céda :
« D’accord. Je ne sais pas comment on va procéder, mais j’accepte au moins qu’on reste en contact. Si, par un moyen quelconque, vous arrivez à savoir quelque chose, voici ma carte de visite. Par contre, et je suis formellement catégorique, on ne communiquera aucune information par téléphone ou par message écrit. On conviendra du lieu de rendez-vous suivant à chaque rendez-vous précédent. On ne communiquera que l’heure et le jour du rendez-vous par téléphone ou texto ou e-mail. C’est clair ?
– D’accord. »
Il tendit sa carte de visite à Pierre qui lui donna son numéro pour qu’il l’entre dans le répertoire de son téléphone portable.
« Et donc… le prochain rendez-vous, ça sera où ?
– Hum… Le café de la gare. A l’intérieur, évidemment. Soyez toujours à l’heure, n’arrivez jamais en avance.
– Pourquoi ?
– On ne doit pas arriver en même temps.
– D’accord. Vous pensez que toutes ces précautions sont vraiment nécessaires ?
– C’est peut-être superflu mais en tout cas ce n’est certainement pas inutile. Si vous ne vous sentez pas capable de supporter la pression, restez chez vous. Ne m’emmerdez pas.
– Mais non…
– Si vous faites chier, je vous descends.
– D’accord… mais… je crois que ça ira… Vous allez faire quoi maintenant ?
– Contacter mon réseau, des collègues dans d’autres commissariats du coin. Si ce laboratoire se reconstitue quelque part, je suis certain que le ministère va chercher à le couvrir encore.
– Vous pensez que c’est eux-mêmes qui ont détruit leur laboratoire, pour effacer des traces, des preuves ?
– Ils sont partis précipitamment jeudi dernier. Ils craignaient quelque chose. Soit un attentat ayant pour but d’anéantir les fruits de leur travail, attentat qui a eu lieu ce matin; soit un démantèlement de leur bizness par une organisation quelconque, et donc ils ont balancé la sauce ce matin sur leur propre maison pour tout détruire. Cependant, il s’est écoulé beaucoup de temps entre leur départ, jeudi dernier, et aujourd’hui, lundi. Ils auraient été longs pour tout péter. Je ne sais pas, je ne sais rien. Je dois parler à des gens. »
En prononçant cette dernière phrase, Grégoire s’était levé. Il fit un signe de la tête à Pierre et Carla puis sortit du café sans rien ajouter.

En marchant vers la voiture, Carla regardait le visage de Pierre.
« Pierre, ça va ?
– Je ne sais pas ce qu’on va faire. L’idée d’aller errer sur internet m’agace un peu.
– Qu’est-ce qu’on peut faire d’autre ?
– Demander un coup de main à quelqu’un.
– Qui ?
– Tout à l’heure tu as dit qu’on n’avait aucun réseau.
– Oui…
– Tout le monde a un réseau, il suffit juste de réfléchir.
– Et tu penses à qui ?
– Une voyante que j’ai été voir avec Molly. Elle avait deviné des choses. Maintenant que ces choses se sont produites, plus ou moins, je veux la voir encore, pour connaître la suite.
– Allons-y alors. »
Pierre fouilla dans sa poche et en sortit la clé de la voiture de Carla qui s’était dirigée vers la portière de droite, signifiant qu’elle laissait Pierre conduire une nouvelle fois. Les tempes de Pierre étaient en ébullition, comme si les parois de son crâne s’écartaient pour le laisser réfléchir. Il ne pensait plus à Molly. Il n’avait plus la force d’être triste, il ne l’avait été que trop depuis quelques jours. Son cerveau avait décidé de dire « stop ». Vide d’émotions, il retrouvait un cerveau libre. Il se sentait un peu perdu dans le scénario de sa vie. Il n’avait plus qu’une seule idée, une certitude  : Catherine Deville l’aiderait.

Carla, fascinée par tout ce qui relève du surnaturel, avait hâte d’entendre ce que Madame Deville avait à raconter. Il frappa sur les vitraux de la porte d’entrée. La vieille dame ouvrit la porte :
« Je m’attendais à votre visite.
– Vraiment ?
– Je suis vraiment désolée pour tout ce qui vous arrive. J’ai des choses à vous dire. »
Carla était étonnée par la rapidité de ce premier échange et commençait à sentir des frissons lui parcourir tout le corps. Ils la suivirent jusque dans la pièce sombre où elle avait tiré les cartes la première fois. Carla, plus grande et aux courbes un peu plus généreuses que Molly, trouva la pièce physiquement oppressante. Le plafond gris vomissait toujours la même ampoule triste. Sur la table, des cartes retournées avaient leurs faces visibles. Pierre reconnut certaines cartes. Madame Deville les ramassa et s’assit. Elle invita ses deux hôtes à en faire de même.
« Pierre, Pierre, Pierre…
– Que se passe-t-il madame ?
– Pierre, Pierre… »
Ses mains tremblantes tendirent le tas de cartes à Pierre. Il les mélangea consciencieusement et les rendit à la vieille dame.
« Pierre, j’ai tiré les cartes pendant tout le weekend. »
Elle tira la première carte.
« La carte de la Lune. »
Carla regardaient leurs visages, à la recherche d’une explication. La voyante tira une deuxième carte.
« La carte du Soleil. »
Pierre hocha la tête. C’était une nouvelle carte qu’il ne connaissait pas et qui le rassurait.
« La carte du Jugement. »
En voyant le visage crispé de la voyante, Pierre refoula son optimisme.
« Pierre, le Soleil, c’est très bon. Le Jugement aussi. Mais je vais tirer deux autres cartes, pour une vision plus claire. C’est contre mes habitudes. Mais ce week-end, je n’ai pas tiré du tout ces cartes-là. C’est vous qui avez fait apparaître le Soleil et le Jugement.
– Peut-être que les cartes se trompaient, ce week-end.
– Oh, Pierre, les cartes ne se trompent jamais, crois-moi. Elles ne peuvent pas se tromper trente fois d’affilée.
– Comment vous expliquez la différence entre les cartes qui sortent maintenant et celles que vous avez tirées ce week-end ?
– J’avais tiré les cartes en pensant à l’humanité toute entière. Son funeste destin m’a été révélé et confirmé trente fois ce week-end. Pierre, tu as irradié les cartes avec tes mains en les mélangeant. Mais trois cartes ne sont pas suffisantes, la situation est complexe. On verra plus clair après deux autres cartes. »
Madame Deville tira deux nouvelles cartes.
« La carte de l’Ankou et la carte du Vagabond. »
Pierre s’avança et se pencha vers la voyante, attendant ses commentaires.
« Pierre, la Lune dit que les choses sont en mouvement, ce n’est que le début. Le Soleil nous rassure sur le déroulement de ces changements, à ton échelle. Tu vas être fort dans ce combat, tu vas rencontrer de bonnes personnes, tu vas avancer.
– Je vais retrouver Lola ?
– Attends, Pierre. Le Jugement indique que tu vas découvrir beaucoup de choses. L’Ankou est là, malheureusement, ça va être une véritable guerre. Le Vagabond, c’est toi, Pierre. Tu vas devoir partir, tu ne pourras pas rester ici.
– Madame, qu’est-ce que je peux faire ?
– Pierre, tu as changé depuis la dernière fois.
– En quoi j’ai changé ?
– Tu te tiens debout et tu avances.
– Mais… évidemment ! Quand on s’était vu, j’avais encore Lola et Molly ! Je les ai perdues toutes les deux, mais je peux encore retrouver Lola ! Je suis obligé de faire quelque chose !
– Non, tu n’es pas obligé. Tu pourrais rester statique, comme avant. Mais ta conscience t’en empêche. Pierre, parfois il faut qu’il nous arrive des catastrophes pour qu’on se réveille…
– Mais j’aurais pu continuer de vivre comme ça, avec Molly et Lola ! Je ne comprends pas. Je n’étais pas statique… enfin, je ne crois pas. J’étais de plus en plus heureux !
– Tu n’aurais pas été heureux Pierre.
– Mais… ça me rend malade d’avoir perdu Molly ! Vous l’avez vue, c’était une personne adorable ! C’est maintenant que je suis malheureux !
– Pierre, ta destinée n’était pas de vivre comme tu l’avais prévu…
– Je sais bien que la vie c’est jamais comme je le prévois ! Mais j’y étais presque cette fois-ci ! J’y étais presque !
– Donc tu crois que cet accident est un pur hasard ?
– Je n’ai absolument rien à voir avec les agissements de ce laboratoire. J’en avais jamais entendu parler avant. Je voulais vivre tranquillement avec Molly et Lola. C’est une putain de malchance, encore. Encore !
– Pierre, ce n’était pas de la malchance. Ne fais pas allusion à ces concepts, la chance, le mérite. Ce sont des points de vue romancés.
– On dirait que vous êtes à deux doigts de me dire que je ferais mieux de ne pas partir à la recherche de Lola ! Mais qu’est-ce que vous racontez ?
– Au contraire, Pierre. Je t’y encourage. Votre destinée ne fait que commencer.
– Comment ça, ma destinée ? Je veux une vie normale, pas une destinée  !
– Pierre, personne n’aura de vie normale si tu renonces à ta destinée.
– Je veux trouver Lola, la ramener à la maison, et reprendre la vie comme… comme on peut.
– Il ne faut pas vivre comme avant, il faut vivre comme on doit vivre. La vie comme avant, c’est du passé. Le futur n’est pas le passé.
– Merci de m’énoncer des évidences. Romy est morte, Molly est morte, Lola va sans doute être traumatisée par cette expérience. Cette expérience… Je n’ai absolument aucune idée de ce qui est en train de lui arriver, oh mon dieu !
– Ta destinée dépasse Lola.
– Qu’est-ce que vous dites ? Elle n’a même pas encore sept ans. Et je ne suis même pas sûr qu’elle puisse voir son prochain anniversaire, le 28 janvier prochain ! Je ne pense qu’à ça ! Je l’emmerde, ma destinée !
– Lola se trouvera sur ton chemin. Elle te montre une direction.
– Ma fille est un panneau ? Ma fille est un vulgaire panneau ?
– Pierre, la vie ne se limite pas à un seul but. Les buts qu’on se donne sont des étapes vers un but plus grand qui définit notre identité.
– J’ai quoi d’autre à faire, à part trouver Lola ?
– Vous trouverez la réponse tout seul.
– Parlez !
– Je ne sais pas !
– Mais je dois faire quoi maintenant ?
– Je m’intéresse beaucoup à la téléologie. Vous savez ce que c’est ?
– Non.
– C’est la doctrine selon laquelle tout a un but, tous les êtres vivants, toutes les choses.
– Et alors ?
– On n’est pas là pour rien, on n’est pas impuissant, on a notre pierre à apporter à l’édifice.
– Vous voulez en venir où ?
– Vous avez une pierre plus grande que les autres à apporter.
– Quoi ? Quel édifice ? Pourquoi ? Pourquoi vous dites ça ? Comment vous pouvez le dire ?
– Les cartes me l’ont dit. C’est une évidence. D’ailleurs vous le savez aussi. »
Carla, grisée par la conversation, s’exclama :
« Oui, ce matin tu as deviné pour le tremblement de terre ! Tu as senti arriver le deuxième tremblement, et tu savais qu’il allait détruire le ponton ! Et il y a eu ces choses bizarres avec ta télé et la bouilloire qui s’allumaient même si elles étaient débranchées ! Et tu savais aussi que je regardais la photo alors que tu étais dans la salle de bain ! »
La voyante, abasourdie par ces révélations, posa sa main sur celle de Pierre :
« Pierre, il se passe quelque chose en toi, une chose formidable. Cultive-la.
– On dirait que vous me prenez pour une sorte de Messie, ou je sais pas quoi !
– Pierre, à chaque ère ses héros.
– Qu’est-ce que vous voulez que je fasse ? J’allume les bouilloires sans électricité, super ! En cas de panne d’électricité, on aura de l’eau chaude, wouhou !
– Pierre, tu as un pouvoir mais il t’échappe, pour l’instant. Un ou plusieurs pouvoirs.
– C’est fou… Je ne savais même pas que ça existait pour de vrai, ces choses…
– Dehors, c’est comme une forêt d’arbres invisibles. Tu peux les heurter et te blesser, comme la plupart des gens. Ou les percevoir et les escalader, les utiliser comme matériau pour bâtir de grands ouvrages.
– Mais qu’est-ce que je dois bâtir ? Et avec un truc que je ne peux même pas voir en plus…
– Tu le verras. Mais il faudra être au point quand tu devras accomplir cette tâche.
– C’est fou, tout ça. J’ai du mal à y croire… »
Carla, amusée par le scepticisme de Pierre quant à ses propres capacités surnaturelles, suggéra à Madame Deville de lui prouver qu’il avait un don. La voyante proposa le test du fruit.

Dans la cuisine, Madame Deville avait disposé deux clémentines sur la table : une juste devant Pierre et une autre un peu plus loin, qui faisait office de témoin.
« Je fais quoi ?
– Tu vas mettre ta main au-dessus de cette clémentine et tu vas te concentrer dessus.
– Me concentrer dessus… Et ça veut dire quoi concrètement ?
– Tu vas essayer de l’atteindre sans la toucher. Tu vas l’irradier avec ton magnétisme.
– Et ça va faire quoi ? L’éplucher sans les mains ?
– Elle va peut-être se dessécher, ou bien rouler, ou alors…
– On parle de magnétisme ou de télékinésie là ?
– Je ne sais pas quel est ton pouvoir exactement. Montre-nous.
– Bon, d’accord… »
Carla s’approcha du visage de Pierre en faisant la moue :
« Et sois sincère dans ton effort, hein !
– Mais oui, t’en fais pas. Il ne va rien se passer de toute façon. »
Pierre disposa sa main à une dizaine de centimètres au-dessus de la clémentine. Il prit une grande inspiration et ferma les yeux pour se concentrer.
« Ouvre les yeux Pierre, tu y arriveras mieux si tu regardes la clémentine. »
Il suivit le conseil de Madame Deville et braqua son regard sur le fruit. Après une minute, le fruit n’avait pas bougé.
« Voilà, vous voyez, ça ne marche pas. Tout ce que j’ai gagné, c’est une crampe ! »
Carla, déçue, inspecta minutieusement le fruit inerte :
« Peut-être qu’il a changé mais on ne l’a pas vu. Réessaye !
– On ne va pas y passer deux heures… Je vais utiliser les deux mains ce coup-ci, pour voir. »
Pierre remplit lentement ses poumons d’un air où flottait une forte odeur de café et approcha ses deux mains de la clémentine. Trois minutes plus tard, il décida d’arrêter. Calmement, semblant presque s’excuser, il dit :
« Je n’ai aucun super pouvoir. Il va falloir continuer sans. »
Carla prit la clémentine dans ses mains.
« Hé, elle est un peu chaude, non ? Elle était chaude tout à l’heure quand vous l’avez posée sur la table ?
– Non, ma corbeille à fruits est juste devant la fenêtre, regardez. Ce n’est pas spécialement un lieu chaud. Faites voir. »
La vieille dame prit la clémentine et, en sentant sa chaleur, dit à Pierre :
« Tu vois, tu as quelque chose. »
Pendant que Carla riait à gorge déployée en sautant de joie, Pierre fronçait les sourcils.
« Je ne suis pas convaincu que ça soit moi qui ai fait ça.
– Pierre, tu as travaillé sur cette clémentine et elle a clairement une température anormale maintenant.
– Faites voir… Elle est chaude, en effet.
– Qu’est-ce que tu en penses ?
– J’en pense que, même si c’est intriguant et un peu surnaturel, c’est vraiment pas grand-chose au final. Si je peux chauffer des fruits et allumer des télévisions et des bouilloires, je ne vois pas trop ce que je peux en faire.
– Tu n’as jamais travaillé ça avant, n’est-ce pas ?
– Non, c’est arrivé subitement, aujourd’hui je crois.
– Si tu peux chauffer cette clémentine sans aucun entraînement, imagine avec un peu de travail.
– Comment ça se travaille ?
– J’ai quelques livres sur ce sujet que je peux te donner. »
Elle quitta la pièce. Carla arborait le plus grand sourire que Pierre avait vu sur son visage depuis qu’il la connaissait. Ce sourire plein d’espoir le contamina rapidement. Elle posa sa main sur son épaule.
« Tu vas faire de grandes choses, Pierre, j’en suis sûre.
– Je ne sais pas. J’espère.
– Je suis sûre que si tu as ce don, c’est pour une bonne raison.
– J’ai l’impression de dormir. Rien de tout ça ne me semble réel. J’ai même du mal à me sentir réel moi-même. Je n’arrive plus à me souvenir de quoi que ce soit de ma vie. Ma vie d’avant, je veux dire. J’étais effondré ces derniers jours, mais depuis ce matin je ne pense plus de la même façon.
– C’est bien, ça veut dire que tu vas mieux.
– Je n’expliquerais pas ça comme ça. J’ai des choses bizarres en tête. Je ne comprends pas mes pensées. C’est comme si je ne me souvenais plus du passé, mais du futur.
– Tu te souviens du futur ?
– Je me sens aspiré par quelque chose. Je m’efforce d’essayer d’être rationnel mais je ne ressens aucune peur.
– C’est la foi, Pierre.
– C’est une forme de folie. Mon cerveau a subitement changé. J’ai l’impression de penser à l’envers, de ne plus être capable de discernement.
– Tant que je serai à tes côtés, tu pourras compter sur moi pour te guider.
– Merci beaucoup Carla… Dis, tu ne travaillais pas aujourd’hui ?
– Non, je ne travaille jamais le lundi. Et j’ai pris un congé sans solde. J’ai envoyé un e-mail cette nuit à mon chef de service.
– Mais… Pourquoi ?
– Je ne peux pas te laisser tomber.
– Oh non, n’arrête pas de travailler. Pas pour moi. Tu dois travailler pour avoir de l’argent.
– J’ai beaucoup d’économies de côté. Je n’ai pas de famille, j’habite un petit appartement dans un petit bourg perdu dans la campagne. Vraiment, ne t’en fais pas. Et puis je crois que je fais ça autant pour toi que pour moi. Il ne se passait rien dans ma vie depuis un long moment. Je suis contente de t’aider. Retourner travailler maintenant, ça n’aurait aucun sens. Je n’ai plus la tête à ça.
– Je suis désolé…
– Mais non. Tu mérites d’être aidé, soutenu. Et pas par intermittence. Ce que tu vis est très difficile et maintenant c’est aussi devenu mon combat à moi. »
Madame Deville réapparut, avec trois livres qu’elle avait sortis de sa bibliothèque.
« C’est notre combat à nous tous maintenant. »
Elle posa les trois livres sur la table.
« Il y a des choses sur la télékinésie, le magnétisme et l’art divinatoire.
– Merci beaucoup. On a des recherches à faire, j’essaierai de trouver le temps de tout lire.
– Ne te dépêche pas pour me rendre les livres. Dépêche-toi pour être prêt le plus tôt possible. N’oublie pas de pratiquer les exercices à l’intérieur.
– Vous avez déjà tenté, vous ?
– Oui, mais je n’ai que le don de voyance. Je n’arrive pas à contrôler le magnétisme.
– Et la télékinésie ?
– La télékinésie est le don le plus difficile à utiliser.
– Pourquoi ça ?
– Mmm… On va en discuter. Mais là il est midi. Vous devez avoir faim. Je vais faire du riz et j’ai un joli morceau de rôti dans le frigo. Ça vous dit ? »
Aussi étonnés que ravis de l’offre de la voyante, Pierre et Carla acquiescèrent.

Peu à peu, le mariage de la ciboulette et des rondelles de carottes, qui cuisaient dans la casserole autour des tranches de rôti, commençait à masquer l’odeur du café que leur hôte leur avait servi. Assis à la table, Pierre lisait les quatrièmes de couverture des livres qu’elle lui avait ramenés, afin de décider avec quel ouvrage il allait commencer. Adossée à son frigo, Madame Deville tenait un verre de vin dans sa main, sans en boire le contenu. Du coin de l’œil, Pierre remarqua que Carla, assise à côté de lui, avait sorti son portable de sa poche de pantalon et restait le regarder.
« Tu attends quelque chose  ?
– Non…
– Si. »
Elle soupira :
« Ce n’est pas important.
– Ah. On dirait que ça l’est pour toi.
– Disons que j’attends un texto depuis quelques semaines.
– Si tu ne ravales pas ta fierté, cette histoire ne va pas avancer.
– Attends, Pierre, de quoi tu parles  ?
– Ton amie. Elle attend un texto.
– Tu ne peux pas savoir ça. Tu ne sais rien de cette histoire.
– Tu as sans doute raison. Je suis en plein délire. Tu vois, je suis fatigué et je raconte n’importe quoi. »
Carla, un peu embarrassée, leva la tête et devina un petit sourire amusé derrière le verre de vin que Madame Deville s’était décidée à entamer.
« Ok, oui, tu as bien vu, il s’agit d’une femme. Mais je ne pense pas qu’elle attende un texto.
– Fais comme tu le sens. Mais je sais que tu finiras par envoyer un texto. Alors pourquoi attendre ? C’est déjà très long, huit semaines.
– Huit semaines… Oui, ça fait huit semaines. »
Madame Deville demanda à Carla d’égoutter le riz pendant qu’elle mettait les couverts. Pierre avait commencé à lire la préface du livre sur la télékinésie. Les deux femmes s’assirent et Madame Deville servit ses hôtes.
« Alors Pierre, tu vas commencer par la télékinésie ?
– Je vais commencer… à lire le livre, oui. Je ne me vois pas trop m’essayer à la télékinésie. Mais ça m’intéresse en tout cas.
– Le temps nous dira si tu es télékinésiste ou pas.
– Vous disiez tout à l’heure que c’était le don le plus difficile à avoir.
– Pas à avoir. A maîtriser.
– Quelle est la différence ?
– On a tous ces pouvoirs en nous, à différents degrés. En fait tous les cerveaux humains sont constitués de la même manière. Physiologiquement. Il y a les mêmes zones, plus ou moins développées, mais elles y sont toutes. Sauf malformation congénitale.
– Alors selon vous il y a une forme d’égalité intellectuelle entre les gens ?
– Tout le monde peut apprendre tout. Il suffit d’être exposé à un environnement favorable et de travailler. Par contre, si tout le monde peut progresser dans des secteurs, tout le monde n’évoluera pas à la même vitesse. Et les limites du corps que sont la fatigue, la vieillesse, ou le manque de disponibilité spirituelle, tous ces paramètres ont tendance à donner l’illusion d’un plafond. Mais, personnellement, je n’y crois pas vraiment, à ce plafond biologique. C’est un plafond mental.
– Oui mais on ne peut pas dissocier le corps et l’esprit, dissocier le potentiel du cerveau et son environnement. Le cerveau ne fonctionne jamais sans environnement.
– Tu as raison. C’est pourquoi il existe plusieurs méthodologies afin de libérer son cerveau des contraintes de l’environnement. Il y a le yoga, les arts martiaux, les arts en général, le sport, et même le travail ou la sexualité.
– Ah, c’est pour ça que les arts martiaux mélangent philosophie et activité physique. C’est pour renforcer le corps et libérer son cerveau de la fragilité de son enveloppe corporelle.
– Oui, pour empêcher les petits bobos qui empêchent de réfléchir correctement. Notre esprit habite un corps physique, on est emprisonné dedans pendant toute notre vie. Donc il est intéressant et plutôt logique de vouloir en prendre le contrôle. Ainsi le corps n’est plus une prison à laquelle on est soumis, mais une maison dont on maîtrise chaque pièce, chaque élément. Et puis, finalement, c’est une maison et également un véhicule. Savoir conduire le véhicule est le meilleur moyen d’arriver aux destinations dans les meilleures conditions possibles.
– Ok, donc tout le monde devrait essayer de se renforcer physiquement pour se renforcer spirituellement.
– C’est le seul moyen de devenir libre. Le poids du corps est un fardeau avec lequel on doit apprendre à vivre. Il faut faire du sport, bien manger, bien dormir. Et après on peut bien réfléchir.
– Mais les gens ne font pas ça, ils ont des œillères. Ces derniers jours je n’avais pas beaucoup d’appétit. C’est ça le piège de la déprime : on se laisse mourir. Il faut être sacrément costaud pour remonter la pente tout seul.
– Cette métaphore des œillères, c’est exactement ce qu’il faut visualiser pour comprendre ce que je vais tenter d’expliquer. Le conditionnement de notre civilisation implique qu’il est obligatoire de penser et faire des choses. Il y a aussi une liste d’interdits explicites. Et il y a quelque chose d’encore plus fort.
– Quoi donc ?
– Les impossibilités. On nous dit qu’il est impossible de réaliser des choses, on nous le sous-entend, on nous sème des leurres pour nous empêcher de penser que des choses appartiennent au champ du possible.
– Je ne comprends pas. De quoi vous parlez ?
– Quand un nourrisson voit ses parents marcher et parler, et apprend tout ça juste par l’imitation… Êtes-vous même juste capable de vous représenter l’effort cérébral et physique que c’est pour un nourrisson qui ne sait rien faire et ne sait rien en général ? Il voit des adultes marcher et parler. Sans subir d’entraînement intensif, il commence à parler et marcher, un peu naïvement. Il ne se pose pas la question de la possibilité, de sa capacité à réaliser ces choses. Il essaye de parler et marcher, puis il parle et marche.
– Oui mais marcher et parler, c’est normal, c’est naturel.
– Ah, Pierre. Je ne sais pas ce qui est naturel et ce qui ne l’est pas. Nous n’existons pas en dehors de la Nature, ça serait triste. Et c’est prétentieux de croire cela. Nous faisons partie de la Nature. Nous sommes naturels. Ce que nous faisons et pensons ne vient pas d’autre chose que de la Nature. Ce que nous fabriquons et créons ne vient pas du néant ou de notre propre invention. Nous n’utilisons que des éléments, des atomes qui étaient là avant nous. D’ailleurs, les atomes qui composent notre corps sont évidemment plus vieux que nous, si on considère notre naissance comme notre début de vie d’individu. Nous avons appris à nous dissocier de la Nature parce que nous l’exploitons sans réfléchir au grand Tout que nous formons. On la consomme, on la pille. On devrait faire l’amour avec la Nature. Mais l’Homme la viole parce que l’amour est incertain, il n’existe pas physiquement, il est invisible. Ce qui est invisible n’existe pas pour l’Homme, c’est bien connu. L’amour est à l’intérieur de nos poitrines. Les gens peureux ne se fient qu’à ce qu’ils voient. Encore faudrait-il qu’ils soient capables de regarder et donc de réfléchir correctement à partir de ce qu’ils peuvent voir. Les humains sont tous peureux et aveugles, ça les rend tellement idiots.
– C’est un constat un peu pessimiste.
– Il y a des humains qui résistent aux conditionnements. On les appelle
génies ou fous. Tout dépend s’ils dérangent ou pas. Si transgresser les interdits est mal vu, il est aisément compréhensible que transgresser une impossibilité est un véritable péché.
– De quelles impossibilités parlez-vous ?
– Tout à l’heure je t’ai parlé des forêts d’arbres invisibles. Pierre, il y a un monde invisible qui chevauche notre monde visible. On ne nous apprend pas à le voir. C’est même plutôt le contraire : on nous apprend à ne pas le voir. On nous apprend que seul le monde matériel doit être pris en considération dans nos perceptions et donc nos choix. La voyance, le magnétisme et la télékinésie font partie de ces choses invisibles qui sont supposées ne pas exister. Ce qui est invisible n’existe pas. On croit avoir les yeux ouverts, mais notre troisième œil est fermé. On ne peut plus l’utiliser. Ce n’est pas une mutation génétique, une régression du cerveau : c’est un conditionnement. Et la preuve, c’est que de temps en temps il y a des humains qui arrivent à avoir conscience de ce troisième œil. Mais ils ne savent pas que c’est un troisième œil parce qu’ils ne savent pas réfléchir comme si c’était quelque chose de possible.
– J’aurais découvert mon troisième œil aujourd’hui ?
– Oui et maintenant tu as besoin de l’utiliser pour être sûr que c’en est un. Tu dois dompter cet organe pour dompter tes sensations. Il faut t’entraîner à regarder avec ce troisième œil pour savoir qu’il est là. Supposer t’empêchera d’essayer. Croire t’empêchera de réussir. Tu dois savoir, c’est pourquoi tu as besoin de pratiquer, pour dompter ces nouvelles facultés psychiques.
– Pourquoi la télékinésie est plus difficile que la voyance ou le magnétisme ?
– La voyance est le don le plus courant sur Terre. Tout le monde fantasme sur le pouvoir de connaître les choses avant qu’elles n’arrivent. Dans toutes les cultures, il y a des histoires de divination. Il y a les oracles, les chamans, les sorciers… Et puis même dans notre civilisation actuelle, dans laquelle on rejette ces gens spéciaux, on les retrouve à la télé, dans la culture populaire. Même si on n’y croit pas, on sait que le concept existe. Les gens ont ça en tête et ça les fascine de voir ces choses dans des films. Mais il y a toujours cette voix dans nos têtes qui dit que ce n’est pas possible. Quand ce n’est pas une voix dans nos têtes, c’est quelqu’un de notre entourage qui joue le rôle de la voix de la raison. Si on est mal conditionné, des gens bien conditionnés seront là pour rattraper les ratés du conditionnement.
– Donc si on oubliait de se poser la question de la possibilité d’y arriver, on pourrait commencer à développer des capacités ?
– Pour ce qui est de la voyance, on voit la porte mais on refuse de l’ouvrir. Le doute est ce qui empêche sept milliards d’humains d’avancer. Que ce soit pour développer un pouvoir spécial, ou même juste pour devenir la personne qu’ils doivent devenir, être heureux.
– Presque personne ne croit à la télékinésie, c’est beaucoup moins populaire comme aptitude. Donc les gens n’ont même pas envie d’essayer.
– On est dans une civilisation des services dans laquelle avoir une activité physique est une option. Les gens prennent leur voiture pour faire cent mètres et ils ont du mal à monter et descendre des escaliers. D’une certaine façon, les êtres humains sont des bébés arrivés à l’âge adulte, du point de vue spirituel et aussi dans la mesure où ils n’utilisent pas leur corps correctement. Quand un bébé pleure, on lui donne ce qu’il veut. Le schéma est donc simple  : le salut vient du parent. Quand un bébé essaye et échoue, le parent intervient. Le bébé le sait. Mais s’il voulait très fort quelque chose, et si on ne lui signifiait pas de manière inductive qu’il ne pourrait pas l’avoir, il essaierait.
– Vous insinuez qu’un bébé est un télékinésiste saboté par ses propres parents, un peu comme ces Américains obèses qui font livrer des pizzas au lieu d’aller au supermarché à pied et qui finissent même par oublier qu’ils en sont capables ?
– Tu es très intelligent Pierre. On dresse les gens pour qu’ils refoulent leur confiance en eux. L’humain est tellement plein de potentiels inexploités, tu n’as pas idée. Ce n’est pas si grave de ne pas être capable de faire de la télékinésie. Mais des gens intelligents sont bloqués et ignorent d’où leur blocage vient. Ils sentent en eux ce potentiel, mais ne savent pas le dompter, parce qu’on leur a retiré les outils intellectuels pour le faire. Et ils sont malheureux, malheureux, malheureux… »
Madame Deville se mit à pleurer. Dans les yeux humides de Carla reflétaient les rayons du soleil qui avait commencé à amorcer sa triste descente. Pierre, attentif, était suspendu aux lèvres de la vieille dame, qui reprit :
« Les gens se trompent et ont l’impression que le pouvoir réside dans la richesse monétaire et la capacité à faire souffrir autrui. Le nouveau Bien, c’est de ne pas faire le Mal. Ce sont les seuls pouvoirs qu’ils savent voir et ils se trompent. Il y a tellement de gens tristes sur cette planète. C’est une véritable prison mentale.
– Qui nous bride ? Est-ce qu’il y a des gens qui contrôlent ça ?
– Je ne crois pas. Les conditionnés conditionnent les autres pour que personne ne les dépasse. C’est une chaîne, un réflexe humain. Les gens savent qu’ils seraient en danger s’ils accordaient plus de pouvoir à une autre personne. Il n’y a aucune conspiration telle que tu peux le concevoir. C’est seulement l’humanité qui s’autodétruit.
– Mais qu’est-ce qu’on peut faire ? Je veux développer mon troisième œil ! Et après ?
– Pierre, il y a des gens avec un troisième œil qui vont venir…
– Venir où  ?
– Partout. Des hommes ont voulu faire des alliances, mais les alliances initiées par l’Homme se terminent souvent mal…
– Que dites-vous ?
– L’Homme n’a pas été à la hauteur. Il va être puni…
– Par qui ?
– Par des monstres. »

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Chapitre 9 – Deuxième allié

Au cœur de la nuit froide et humide, Carla et Pierre s’étaient rendus au cimetière pour y enterrer à nouveau Molly. Sans aucun contact visuel, ils avaient pris les pelles dans le coffre de la voiture de Carla et avaient creusé pendant environ deux heures. Un vent glacial soufflait sur les trois visages graves éclairés par une lune presque pleine. Ils déposèrent délicatement Molly dans le cercueil que Pierre avait cassé quelques jours auparavant. Pierre caressa une dernière fois la joue de la morte puis recouvra son visage avec un bout de couverture, puis ils rebouchèrent le trou.

Sur le chemin du retour, dans la voiture de Carla, Pierre avait la tête posée contre la vitre, que son front frappait au rythme chaotique des irrégularités de la chaussée. Il écoutait le moteur de la voiture qui pénétrait péniblement dans l’air glacial. Sans aucune forme de pitié, la route défilait dans le rétroviseur qui se trouvait de son côté. Il repensait a Molly, quand elle dansait, courait, faisait à manger. A ce travelling arrière s’ajouta le fondu au noir des paupières lourdes de Pierre. Il n’avait pas parlé depuis des heures, tout comme Carla.
« On va aller dormir maintenant, Pierre. On ira au laboratoire demain matin, quand il y aura du monde.
– C’est quoi le plan ?
– Je sais pas. Si on ose, on ira poser quelques questions. On peut se faire passer pour des clients, des touristes perdus.
– Des touristes ? C’est un laboratoire, pas un office de tourisme.
– C’est juste une idée qui me passe par la tête maintenant. Je sais pas. On improvisera.
– Je veux voir le type qui conduisait le camion.
– C’est clairement une mauvaise idée. On ne va pas faire de scandale, on n’est pas la police.
– Oui, ne t’en fais pas. »
Ils étaient arrivés devant la maison de Pierre. Carla lui demanda :
« Tu veux que je reste ?
– Non, ça ira. Tu passeras me prendre à quelle heure ?
– Vers 7h, ça ira ?
– Oui. De toute façon je ne dormirai pas beaucoup. Si toi ça te va, alors c’est bon.
– D’accord. A demain Pierre.
– A demain. »
Pierre attendit quelques instants puis, avant de sortir de la voiture, la main sur la poignée, ajouta :
« Merci pour ton aide. J’ai du mal à avoir l’air reconnaissant, je sais. Mais j’ai conscience de tout ça, tout ce que tu fais…
– Rentre chez toi et va dormir. Et si tu n’arrives pas à dormir, essaye au moins de t’allonger dans le noir. Et pas de conneries, t’as compris ?
– Ne t’en fais pas. A demain… à tout à l’heure. »
Il sortit rapidement de la voiture et courut jusqu’à la porte de sa maison. Carla trouva rassurant de le voir courir. Alors qu’il tournait la clé dans la serrure, une étonnante bourrasque d’air chaud chahuta Pierre. Tout en regardant le ciel inquiet, il abaissa la poignée et poussa la porte. En passant devant la cuisine, il aperçut la télévision encore allumée, toujours sans image à l’écran, seulement de la neige. Il s’approcha pour l’éteindre, appuya sur le bouton mais, à sa grande surprise, elle ne s’éteignit pas. Il réitéra l’opération plusieurs fois, sans résultat. Fronçant les sourcils, il resta quelques secondes debout devant la télévision. Il pensa la débrancher mais il n’avait pas le courage de pousser le lourd meuble pour accéder à la prise. Il soupira puis partit se coucher. Sur le lit, avec ses habits couverts de terre, il repensait à la nuit précédente qu’il avait passée avec Molly. Plus il cherchait à visualiser le volume de terre qui recouvrait son cercueil, plus il sentait ses yeux humides. Trop épuisé par ces derniers jours, sa nuit ne fut pas ponctuée de soupirs et de larmes. En quelques secondes, il s’endormit profondément et rouvrit les yeux quand il entendit la sonnette de la porte. Il tourna la tête vers son réveil qui affichait « 88h88 ». Il fronça à nouveau les sourcils en s’asseyant sur le bord du lit. La sonnette retentit encore une fois. Pendant qu’il traînait les pieds en se dirigeant vers la porte pour ouvrir à Carla, elle continuait de sonner. Il ouvrit la porte et dit :
« Une fois aurait suffi, tu sais.
– Bonjour ! Oui, je le sais maintenant.
– Oui, bonjour…
– Comment ça va ce matin ?
– Il est quelle heure ?
– Il est 6h55.
– On avait dit 7h.
– Tu avais mis un réveil ?
– Non.
– Alors tu es juste grincheux le matin, en fait.
– Mais non, c’est bon. Entre. »
Carla n’arrivait pas à savoir s’il était de bonne ou mauvaise humeur. En le suivant vers la cuisine, elle remarqua qu’il avait les mêmes habits que la veille.
« Assois-toi. Il y a du café dans ce placard, la bouilloire est là, fais comme chez toi. Je vais me doucher vite fait et ensuite j’arrive.
– N’oublie pas de t’habiller avant. »
Pierre ne réagit pas à la phrase de Carla et disparut dans la salle de bain. Elle remarqua la télévision allumée. En regardant l’écran, elle se dirigea vers le placard que Pierre lui avait montré du doigt. Elle l’ouvrit mais ne voyait pas le café. Elle baissa les yeux et trouva la boîte dans l’évier. C’était une mauvaise idée de la prendre par le couvercle, de peur de se mouiller les doigts, car celui-ci était mal vissé : la boîte retomba dans l’évier et se vida de la moitié de son contenu. Carla leva les yeux au ciel en soupirant et commença à nettoyer l’évier. Elle fit couler un peu d’eau froide puis entendit Pierre hurler dans la salle de bain :
« Carla ! Ne tire pas d’eau ! Si tu tires de l’eau froide, je n’ai plus que l’eau chaude, je viens de me brûler ! »
Gênée, Carla lui cria qu’elle s’excusait. Elle se retourna vers la télévision, s’en approcha et appuya sur l’interrupteur, en vain. Après une dizaine d’essais infructueux, elle s’arrêta et réfléchit. Stressée par cet écran allumé pour rien, elle chercha du regard la prise où menait le fil électrique. Elle tira sur le lourd meuble en bois qui était collé contre le mur, ne le fit bouger que de quelques centimètres mais parvint tout de même à glisser sa main jusqu’à la prise à l’arrière. Elle tira dessus et, soulagée, se releva pour contempler l’écran éteint. Au même moment, elle entendit Pierre couper l’eau. Ayant abandonné l’idée de boire un café, elle décida d’explorer un peu la maison pour en savoir un peu plus sur son nouvel ami. Sur une étagère dans le couloir, un cadre attira son attention. C’était une photo de Pierre, Molly et Lola. Carla trouva Molly très belle. Un énorme sourire illuminait le visage de Lola. Peinée de cette jolie photo, Carla grimaça. Toujours dans la salle de bain, derrière la porte fermée, Pierre lui dit :
« Cette photo date de l’été dernier.
– Quelle photo, Pierre ?
– Celle que tu regardes.
– Comment tu sais ? »
Pierre ouvrit la porte, en peignoir, le visage inexpressif. Il répondit :
« Je ne sais pas.
– Tu m’as espionnée par le trou de la serrure ?
– Non, il n’y a pas de trou de serrure, regarde.
– Oui, en effet. C’est bizarre, du coup.
– Et ton café ?
– Euh… J’ai changé d’avis !
– Ah.
– Tu en voulais un ?
– Bah.
– Ok, je vais t’en faire un pendant que tu t’habilles.
– Merci. »

Carla avait réussi à sauver une partie du café en poudre et en avait mis trois cuillerées dans deux tasses. Elle mit l’eau à chauffer dans la bouilloire électrique posée à côté de l’évier et attendit à côté. Pierre entra dans la cuisine et s’assit, la chemise pas boutonnée et les cheveux encore mouillés. L’eau en ébullition faisait du bruit. Accoudé sur la table, Pierre mit son visage dans ses mains en soupirant. Carla versa l’eau chaude dans les tasses et les posa sur la table. Face à sa tasse fumante, Pierre restait immobile et silencieux. Carla sentait la nervosité de Pierre. Il se découvrit le visage et dit :
« Je ne sais pas ce qu’on va faire une fois là-bas.
– On improvisera.
– Et si on ne trouve pas quoi faire ? Et si on improvise de la mauvaise façon ?
– On réagira en fonction de ce qu’on aura devant les yeux.
– Je veux pas faire de la merde. Je flippe.
– Tu ne veux plus y aller ?
– Bien sûr que si ! Je ne veux pas faire comme les idiots dans les films qui ne veulent pas attendre que la police fasse son travail mais… Je n’ai pas eu de nouvelles de la police, je ne sais pas s’ils ont fait quoi que ce soit pour l’instant.
– On est lundi, l’accident a eu lieu jeudi, ils doivent être en train d’interroger le chauffeur du camion, et les autres employés aussi.
– Qu’est-ce qu’on va faire ?
– On y va, on verra. »
Pierre finit son café, se leva et prit les tasses pour les laver. Pendant que l’eau coulait, il remarqua que la bouilloire s’était remise en marche. Il la débrancha mais elle continua de chauffer.
« Pierre, il se passe quoi avec la bouilloire ?
– Je sais pas, je l’ai débranchée et elle s’arrête pas. »
Décontenancé, Pierre s’écarta pour laisser Carla jeter un coup d’œil. La bouilloire arrêta de faire du bruit. Carla se retourna vers Pierre et remarqua que l’écran de la télévision dont il s’était rapproché s’était rallumé derrière lui.
« Qu’est-ce qu’il y a ?
– Derrière toi, la télé est allumée.
– Je croyais que tu l’avais débranchée, l’écran était bien éteint il y a quelques secondes pourtant, non ?
– Pierre, éloigne-toi de la télé.
– Quoi ?
– Retourne à côté de ta chaise.
– Quoi ? Tu penses que c’est moi qui provoque ça ? »
En effet, Pierre constata que plus il reculait, plus l’écran enneigé s’assombrissait, jusqu’à finalement s’éteindre complètement quand il s’arrêta à côté de sa chaise.
« Et si j’avance… ça fait quoi ?
– Essaye. »
Il refit un pas en avant vers l’écran qui s’éclaira de nouveau. Carla, visiblement enthousiasmée par l’étrange phénomène, se tourna vers Pierre avec un regard pétillant :
« C’est vraiment bizarre, ça ne te la jamais fait avant ?
– Non… mais… attends, je ne suis pas sûr que ça soit moi, c’est…
– C’est pas un hasard, là. Regarde. Quand tu avances petit à petit, ça s’allume progressivement. Quand tu recules, ça s’éteint. Aucun doute possible !
– Mais pourquoi ça fait ça maintenant et pas avant ?
– Peut-être qu’avec tous les chocs émotionnels que tu as eus, tu as développé un pouvoir spécial ! Il ne faut pas sous-estimer les facultés cachées du cerveau humain ! Tu as un champ électromagnétique qui agit sur les appareils électriques maintenant !
– Mouais. Super.
– C’est génial, Pierre !
– Je ne vois pas en quoi ça va m’aider, ça risque de m’emmerder plutôt qu’autre chose.
– Peut-être que tu peux chercher à contrôler ton nouveau pouvoir maintenant !
– Je ne suis même pas sûr de comprendre ce qu’il se passe vraiment. Comment veux-tu que je mette en place un entraînement quelconque ? C’est juste ridicule ce qui m’arrive…
– Mais non Pierre, on finira bien par comprendre !
– D’accord… Peu importe, on peut y aller maintenant.
– Oui, allons-y. »

Dans la voiture, Pierre était tendu et repensait à son nouveau pouvoir. Il se demandait ce qu’il pourrait réussir à en faire avec un peu plus de maîtrise. L’idée de ressusciter Molly lui passa par la tête, évidemment. Mais ensuite il pensa à son cerveau perdu et déjà au moins partiellement détruit depuis plusieurs jours. Alors il s’imagina torturer le chauffeur du camion, s’il le retrouvait. Il pourrait peut-être lui ouvrir le ventre juste par la pensée, à distance. Finalement il voulait voir son visage, pour mieux apprécier sa souffrance, même si ses cris de douleurs ne rembourseraient jamais la mort de sa Molly.
Dans la zone portuaire, à quelques centaines de mètres du laboratoire, Carla avait ralenti. Des mouettes hystériques dansaient sous les nuages aux couleurs de l’arc-à-ciel. Carla voyait Pierre pâlir à vue d’œil.
« Comment tu te sens ?
– Je ne sais pas.
– Je continue ?
– Oui. »
Arrivés sur le parking devant le bâtiment, à huit heures dix, ils comprirent rapidement que l’endroit était désert. Il n’y avait aucune voiture et aucune lumière allumée visible par les fenêtres. Carla coupa le moteur et ils sortirent du véhicule. En prenant une grande bouffée d’air marin qui lui rappela des souvenirs, elle remarqua les muscles maxillaires de Pierre se crisper. Ils traversèrent le parking. Pierre marchait plus vite, c’est donc lui qui inspecta en premier l’intérieur du laboratoire, derrière le grand logo « Pharma Guedon » collé sur la vitre de la porte d’entrée. Il n’y avait personne. Tout était immobile. Il pressa la poignée, la porte était fermée. Pierre laissa échapper un grognement de rage.
« Peut-être qu’ils sont tous au poste de police, Pierre !
– Je voulais le voir, ce connard…
– On avait dit qu’on n’aurait pas fait de scandale !
– C’est bizarre qu’ils aient fermé pour aller tous au poste de police, ça n’a aucun sens, ils ne sont pas tous coupables, ils vont pas fermer la boutique pour un simple accident de camion, c’est pas normal, c’est plus grave que ça, c’est pas normal. »
Carla s’approcha de Pierre et posa sa main sur son épaule. Elle la trouva dure comme un bout de bois.
« Je me sens loin, si loin de Lola…
– Mais Pierre, on va la retrouver. S’il n’y a plus personne ici, ça va alerter la police ! Ça va attirer leur attention, des choses vont se passer ! »
Pierre repoussa brutalement Carla et marcha vers le quai jusqu’à un ponton qui s’avançait dans la mer. Elle trouva plus raisonnable de le laisser seul quelques instants et elle retourna à la voiture. Elle s’appuya contre la carrosserie. Ses yeux s’étaient posés sur les mares de pluie qui avaient rempli les trous dans le goudron noir. Le reflet des nuages multicolores qu’elle avait vus plus tôt se troubla. Elle leva la tête, Pierre était par terre, en pleine crise de spasmes. Elle courut dans sa direction mais le sol se mit à trembler fort, ce qui la fit tomber. Elle leva la tête, mais le tremblement s’intensifia tellement qu’elle ne pouvait pas voir si Pierre était toujours en pleine crise. Dix secondes plus tard, le calme était revenu. Carla se releva et rejoignit Pierre sur le ponton. Elle s’accroupit et le retourna vers elle. Il sanglotait.
« Même la planète ne veut pas que j’y arrive… J’en ai marre…
– Pierre, dis pas ça ! C’était seulement un tremblement de terre, ça n’a rien à voir avec ce qui t’arrive ! On va aller à la police et on va leur demander où ils en sont.
– Je ne veux pas avoir affaire à eux. Je ne leur fais pas confiance…
– Mais pourquoi ? Ils ne sont pas impliqués dans ce qui t’est arrivé, il y a eu un accident, ils doivent enquêter.
– Non, ils ne le font pas !
– Mais pourquoi tu penses ça ?
– Je le sens !
– Qu’est-ce qui te permet de sentir ça ? Comment tu le sens ?
– Je le sais !»
Pierre se mit debout en essuyant ses larmes. D’un ton sec, il dit :
« Il ne faut pas rester ici, un autre tremblement de terre arrive.
– Quoi ? Comment tu sais ?
– Le ponton sur lequel nous nous trouvons va être détruit.
– Hein ? Quoi ? »
La terre se remit à trembler encore plus fort. Carla ne s’embarrassa pas de davantage de questions et courut aux côtés de Pierre jusqu’à la voiture. Ils refermèrent vite les portières. Se sentant incapable de prendre une décision lucide, elle lui demanda :
« On fait quoi ? On se tire ou on est en sécurité ici ?
– Le bâtiment du laboratoire ne risque pas de s’écrouler sur nous, il n’est pas assez haut et on est assez loin. Je crois qu’on est en sécurité ici, c’est bon.
– Tu crois ?
– Oui, ça va aller. Du calme. »
Trente secondes plus tard, après que le ponton fut entièrement englouti dans la mer, le tremblement de terre s’arrêta. Une fois sûrs que tout était fini, Pierre et Carla se détendirent. Pierre aperçut une silhouette à l’autre bout du parking.
« On dirait un clochard là-bas. Regarde sa dégaine.
– Où ça ?
– Je vais lui parler. »
Pierre sortit à nouveau de la voiture et trottina vers l’homme. Il avait une longue barbe, un bonnet de type péruvien et une doudoune craquée en plusieurs endroits. Quand il vit Pierre arriver vers lui, il essaya de s’enfuir. Pierre, en meilleure condition physique, le rattrapa sans aucune difficulté et empoigna fermement son bras.
« Pourquoi vous fuyez ?
– Pourquoi vous me courez après ? Je suis votre genre d’homme, peut-être ?
– Vous traînez souvent dans le coin ?
– Ouais, je traîne dans le coin, peut-être, et vous alors ?
– Vous avez déjà vu des gens travailler là-bas ? »
Pierre se tourna vers le laboratoire en le montrant du doigt. A peine avait-il quitté le clochard des yeux que celui-ci s’était à nouveau mis à fuir. En quatre foulées, Pierre l’avait encore une fois rattrapé. Cette fois, Pierre avait agrippé son col avec ses deux mains, ses doigts profondément enfoncés dans l’épaisseur moelleuse de sa doudoune.
« Hé, répondez-moi !
– Laissez-moi ! Je vous connais pas !
– Je vous demande juste si oui ou non vous avez déjà vu des gens travailler dans ce laboratoire. Vous ne répondez pas, c’est louche.
– Et vous êtes pas louche, vous, peut-être ?
– Répondez, il se passe quoi avec ce laboratoire ?
– Je ne dirai rien, allez-vous en ! »
Constatant que le ton était en train de monter, Carla sortit de la voiture. Le ciel s’était assombri et l’air était moite.
« Vous ne direz rien ? Vous avez donc quelque chose à dire.
– Non, je ne veux pas de problèmes, laissez-moi !
– Vous voulez de l’argent ? J’ai environ cinquante euros sur moi, ils sont pour vous, si vous voulez.
– Ma vie vaut plus que cinquante euros ! Enfoiré !
– Comment ça votre vie ? Vous êtes en danger si vous parlez ? On vous a menacé ?
– Connard, dégage ! »
Carla avait rejoint les deux hommes et tenta de calmer Pierre qui relâcha son interlocuteur à qui elle s’adressa ensuite :
« Ecoutez monsieur, mon ami a perdu sa compagne, qui a été tuée par un camion de ce laboratoire, et sa fille a été enlevée par le chauffeur du camion.
– Je suis pas étonné, c’est des connards !
– Si vous êtes un habitué du coin, on a vraiment besoin que vous nous disiez ce que vous savez.
– Débrouillez-vous sans moi ! Si je parle, je suis mort !
– Mais ils ne vont pas entendre, ils ne sont plus là.
– Ils peuvent avoir des caméras ou des micros partout, je suis déjà foutu, c’est de votre faute ! Ils ont déjà tué des copains à moi !
– Mais arrêtez ! »
Depuis quelques secondes, Pierre n’écoutait plus la conversation entre Carla et l’homme. Il semblait inquiet. Carla lui demanda :
« Qu’est-ce qu’il y a Pierre ?
– Regarde, ces nuages, ils sont de couleur arc-en-ciel.
– Oui, je les avais vus tout à l’heure.
– C’est joli et flippant.
– Flippant ? »
Pendant qu’ils discutaient, le clochard avait réussi à s’éclipser. Pierre et Carla le virent s’éloigner. Soudain, ils sursautèrent lorsque qu’un orage éclata au-dessus d’eux. Cinq foudres s’abattirent simultanément sur le laboratoire avec une violence inouïe qui les projeta au sol. Quelques secondes plus tard, cinq autres faisceaux enflammés frappèrent le clochard. Le pauvre homme explosa de toutes parts et ses restes incandescents furent projetés sur une vingtaine de mètres autour du point d’impact. Pierre tira sur le bras de Carla, qui hurlait, pour la relever. Ils coururent aussi vite qu’ils pouvaient jusqu’à la voiture. Dix secondes plus tard ils s’enfermèrent à l’intérieur. Pierre eut juste le temps de dire « Faraday » à Carla, cinq éclairs éclatèrent sur le capot avant de la voiture, dans un bruit effroyable.

Quelques instants plus tard, Carla rouvrit ses yeux en larmes et vit le visage immobile de Pierre. Leurs acouphènes empêchant toute communication verbale, ils se contentèrent de regarder, de leurs yeux écarquillés, le laboratoire en feu. Après avoir récupéré partiellement son audition, Pierre murmura calmement :
« La foudre a essayé de nous atteindre.
– Hein… Qu’est-ce que tu racontes ?
– On a été visé. C’est évident.
– Mais qu’est-ce que tu racontes ? Tu deviens super bizarre là, putain !
– La foudre a frappé tout ce qui était intéressant dans le coin : les gens et le laboratoire.
– Pierre ? Tu te rends compte de ce que tu racontes ?
– Le clochard disait qu’il risquait sa peau s’il nous parlait. Il est mort quelques instants après.
– Pierre, tout ce que je sais, c’est que cinq foudres qui frappent le même point en même temps, c’est pas normal. Et que ça arrive à trois reprises en moins d’une minute, c’est de la pure folie. J’ai cru qu’on allait mourir… »
Carla fondit en larmes. Après une profonde inspiration, Pierre répondit :
« De la pure folie, en effet. Il est peu probable, même impossible que de tels phénomènes se produisent sur une échelle de temps aussi courte et au même endroit. On a peut-être pas essayé de nous tuer, mais c’était pas un phénomène naturel.
– Mais qui pourrait diriger la foudre ? Le laboratoire a été attaqué ? Mais par qui ? Pourquoi ? C’est dingue ! Pierre ! C’est dingue ! »
Carla sortit un mouchoir et s’essuya les yeux en tremblant. En faisant une moue, Pierre dit :
« J’ai envie d’aller voir la police.
– Tu disais pas ça tout à l’heure…
– J’ai besoin de savoir des trucs, et je sens que je vais comprendre des choses si j’y vais.
– Je n’arrive plus à suivre.
– C’est comme si maintenant je savais ce qu’il fallait faire sans savoir pourquoi.
– Donc on va à la police maintenant ?
– Oui.
– Mais… et le clochard ?
– On ne connaissait pas son nom… et il n’en reste pas grand chose. On ne peut plus rien faire pour lui… »
Carla, toujours tremblante, sanglota à nouveau. Pierre la prit dans ses bras et caressa ses cheveux noirs.
« Carla, tu me laisses conduire ?
– J’ai… les jambes qui flageolent. »
Le sang-froid de Pierre la rassurait. Ils sortirent de la voiture pour échanger leurs places. Il jeta un œil sur le capot noirci de la voiture. La peinture avait fondu mais rien de grave. Sur la route du commissariat, Pierre se souvenait de la dernière fois qu’il s’y était rendu avec Carla et espérait ne pas tomber encore sur la même personne.
Quand Pierre poussa la porte, il sentit une atmosphère tendue. Il remarqua les visages contrariés des hommes en uniforme, derrière des portes entrouvertes. Ils semblaient se disputer tout en essayant de chuchoter. Un policier, le visage marqué par la fatigue, arriva au guichet. Carla, choquée de ce qu’elle avait vu quelques minutes auparavant, resta en retrait.
« Bonjour, je peux vous aider ?
– Bonjour. La semaine dernière il y a eu un accident. Un camion a tué une femme… »
Le policier soupira, ce qui énerva Pierre.
« Vous savez de quoi je parle, et ça vous ennuie apparemment.
– Pardon monsieur ?
– Je dis que vous savez de quoi je parle, et mentionner cet accident semble vous ennuyer.
– Déjà, vous allez baisser d’un ton.
– Ma compagne est morte et le chauffeur du camion a enlevé ma fille. Elle en est où l’enquête ?
– On est dessus.
– Elle en est où l’enquête ?
– Je viens de vous répondre.
– Non, je viens de répéter la question parce que vous n’avez pas répondu. Elle en est où l’enquête ?
– L’enquête avance.
– Comment ça ? Vous avez interrogé le chauffeur ?
– On va le faire.
– Vous attendez combien de temps ? Vous savez où il est ?
– On va aller faire une perquisition, chez lui et sur son lieu de travail, ça va aller.
– Ça va aller ? Mais qu’est-ce que vous racontez ? Une perquisition ? Cet homme est un chauffard, vous n’allez pas trouver chez lui des preuves de l’accident. Je ne comprends pas.
– Ce ne sont pas vos affaires. Laissez-nous faire.
– Le laboratoire 
Pharma Guedon a été détruit.
– Pardon ? Qu’est-ce que vous dîtes ?
– Le laboratoire est en feu à l’heure actuelle.
– Comment vous savez ça ?
– On en vient.
– Attendez, attendez… Qu’est-ce que vous faites ? Vous êtes qui ? Donnez-moi votre nom.
– Pierre Dupuis.
– Et la femme qui vous accompagne ?
– Carla Balconi.
– Etes-vous impliqués dans l’incendie du laboratoire ?
– Non, je me trouvais dans le coin par hasard et j’ai vu.
– Ecoutez. Ne venez pas vous mettre dans nos pattes. Tout ce que vous ferez nous dérangera et créera encore plus de problèmes. Retournez chez vous et laissez-nous faire.
– Encore plus de problèmes ? Est-ce que c’est si compliqué de gérer un accident de la route ? Il vous faut une semaine pour contacter un chauffard clairement identifié comme un employé du laboratoire 
Pharma Guedon. Vous ne faites rien. Peut-être pas vous, personnellement, mais la police en général. »
Manifestement déstabilisé, le policier baissa la tête. Carla, toujours silencieuse, fit un pas en avant pour poser sa main sur l’avant-bras de Pierre, qui continua :
« Cinq foudres sont tombées simultanément sur le bâtiment. Cinq autres foudres ont tué un homme qui se trouvait là. Il est en pièces maintenant. On a été attaqué aussi. Vous m’entendez ? Si on avait pas eu de voiture, on aurait été tué aussi.
– Rentrez chez vous. Tout ça vous dépasse.
– Tout ça quoi ?
– Je suis moi-même dans une position difficile, je ne peux juste pas vous aider. »
Un autre policier, qui avait entendu cette dernière phrase, s’approcha avec fureur du premier :
« Hé, tu fermes ta gueule.
– Chef, Monsieur Dupuis est venu pour… »
Son supérieur, s’adressant à Pierre avec le sourire le plus faux qu’il pouvait, lui dit :
« Oui, on sait, on connaît, on gère. »
En perdant son sourire, il se retourna vers son collègue et reprit :
« Tes commentaires personnels sur le fonctionnement du commissariat ou le déroulement d’une enquête, tu peux te les foutre au cul.
– J’en ai assez, chef, c’est n’importe quoi ces jours-ci, c’est de pire en pire.
– Donne-moi ton arme et ton badge. Et je peux t’assurer que c’est que le début des emmerdes pour toi.
– Ce n’est pas moi votre ennemi, chef. On nous demande des choses que…
– Ta gueule Grégoire, franchement, ta gueule.
– Où est passée votre éthique ? Merde quoi !
– Mais t’es trop con, vieux, t’es trop con ! Ferme ta gueule !
– Je suis un bon élément dans ce commissariat, mais je ne peux pas continuer comme ça.
– Allez, t’as raison. Donne-moi ton arme et ton badge. Si tu te casses, tu deviens indésirable ici. De toute façon tu ne peux plus rester. Visiblement tu nous as déjà lâchés. Donne-moi ton arme et ton badge. »
Pierre et Carla n’en croyaient pas leurs yeux. Ils n’avaient aucune idée de ce qui était en train de se passer sous leurs yeux. Grégoire balança son arme et son badge contre un mur, fit un bras d’honneur à l’attention de son supérieur et sortit en donnant un coup de pied dans la porte. Pierre regarda Carla puis ils se précipitèrent dans la rue. Ils coururent après Grégoire en l’appelant par son prénom. Il les entendit, se retourna puis s’engouffra vite dans une ruelle perpendiculaire. Pierre et Carla le suivirent. Il s’y était arrêté pour les attendre.
« Vous êtes chiants. Ok, je m’appelle bien Grégoire, bien joué, mais on n’a pas gardé les vaches ensemble. C’est clair ?
– Vous savez quelque chose sur le chauffard qui a enlevé ma fille, n’est-ce pas ? »
Grégoire soupira en regardant Pierre et Carla sans rien dire pendant quelques instants. Pierre insista :
« Alors ? Alors ? Vous avez parlé de quelque chose qui me dépassait. Vous parliez de quoi ?
– Je ne peux pas parler.
– Mais si, vous pouvez, on peut aller quelque part si vous voulez.
– Rah merde, c’était juste évident que vous voudriez en savoir davantage. Je vais avoir des soucis.
– Pourquoi ?
– Parce que mon connard de chef a certainement compris que vous vouliez mener votre enquête de votre côté et que je n’arrivais pas à me débarrasser de vous. Maintenant il sait que vous et moi sommes dehors, libres de communiquer.
– Il pensera comme ça, vraiment ?
– Vous êtes sortis du commissariat en courant, comme des cons, pour me retrouver.
– Qu’est-ce qu’il y a à cacher ?
– Il y a à cacher que l’enquête n’avance pas. Elle n’avancera pas.
– Mais pourquoi ?
– Parce qu’on a reçu des ordres.
– De qui ?
– Ministre.
– Et ces ordres disaient quoi ?
– Qu’il fallait faire semblant d’enquêter et surtout pas gêner le laboratoire.
– Mais pourquoi les couvrir ?
– Avec deux autres collègues, on a enquêté en dehors de nos heures de service. On a découvert que ce n’était pas du tout un laboratoire d’analyses médicales en fait. Ils font des expériences.
– Quel genre d’expériences ?
– Je ne suis pas un scientifique, mais je sais qu’ils ont ramassé pas mal de sans-domicile fixe pour faire leurs saloperies. Ils ne faisaient leurs expériences que sur des humains. Votre chauffard devait sans doute transporter des cobayes, vivants ou morts, ou les deux. »
Un frisson d’horreur parcourut la colonne vertébrale de Pierre. Lola était entre les mains de ces gens. Grégoire poursuivit :
« Et, la semaine dernière, le jour de l’accident, il s’est passé quelque chose. On ne sait pas quoi exactement, mais ils ont dû plier bagage très rapidement. L’après-midi, il n’y avait plus personne.
– Mais si la police les couvrait, d’où venait la menace pour eux ?
– Ça ne se passe certainement pas à l’échelle locale, si la police commence à avoir des instructions du ministère. Et puis, à en croire votre récit de ce qui s’est passé ce matin… Je suis également de votre avis. Cette foudre qui a détruit le laboratoire, c’est une attaque dirigée par l’homme. Et ça ne vient pas de Greenpeace.
– Vous voulez dire quoi ?
– J’ai senti deux tremblements de terre ce matin. Il est fort probable que ça soit les mêmes gens. C’est la merde. Et ils utilisent la foudre, aussi. C’est la merde. Avec les armes climatiques, on a toujours un doute : est-ce que c’est naturel ou provoqué ? Ce qui est dommage, c’est que cette attaque ait été dirigée aussi précisément. C’est comme une signature. On sait ce qui a été détruit, donc on peut trouver qui a fait ça et pourquoi.
– Les armes climatiques ? Elles ont déjà été utilisées ? C’est dingue.
– On n’en a pas les preuves, mais pour viser avec une telle précision un bâtiment et un homme avec la foudre, il y a fort à parier qu’ils n’en étaient pas à leur coup d’essai.
– Mais c’est quoi ce bordel ?
– C’est la guerre.
– Quelle guerre ?
– C’est 
la Guerre Froide, Monsieur. Et je mettrais ma main à couper qu’elle va s’adoucir dans les jours à venir. »

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Chapitre 8 – Deuxième adieu

Pierre émergea de son sommeil. Une odeur pestilentielle lui agressa le nez. Il ouvrit les yeux et vit la peau claire de Molly, cette peau claire qu’il connaissait si bien. Toutefois, par endroits, il pouvait voir des petites tâches grises ou roses qui semblaient se faire la guerre. Son épiderme était devenu un champ de bataille. Et c’est le gris qui allait l’emporter.
Pierre restait immobile, la tête sur son oreiller, tourné vers la carcasse de la jeune femme. Il savait que Molly était partie depuis longtemps mais il se serait contenté d’admirer son ombre si on lui avait laissé seulement cela. Il s’imagina qu’elle était vivante. Il esquissa un difficile sourire et posa un baiser sur ses lèvres molles. Pierre n’avait pas fermé les volets et l’eau ruisselait le long des carreaux de la fenêtre. Il regarda la pendule de la chambre. Elle indiquait huit heures. D’un ton presque enjoué, il annonça à Molly qu’il était l’heure du bain.
« Tu ne veux pas te lever ? On est dimanche, je sais, mais là il faut vraiment prendre une douche. »
Pierre essaya d’imaginer les réponses de Molly, il voulait vraiment les entendre. Il crut les entendre. Il les entendit.
« Je ne veux pas bouger. Si je sens aussi mauvais, tu n’as qu’à me porter jusqu’à la salle de bain. Ça t’apprendra à dire à une femme qu’elle a besoin de prendre une douche !
– Mais c’est avec plaisir !
– C’est avec plaisir que tu me dis de prendre une douche ? Goujat !
– Je vais te porter jusqu’à la salle de bain avec plaisir !
– Mouais… Ça fait quelques jours que je n’ai pas mangé, ça va te faciliter la tâche.
– Tu insinues par là que je suis un gringalet ?
– Du tout. »
Elle lui tira la langue. Le visage de Pierre redevint sérieux.
« Tu sais, il faut que je m’entraîne à te porter.
– Et pourquoi donc ?
– Pour… Attends un minute ! »
Pierre bondit hors du lit. Ses habits étaient froissés. Sa transpiration avait séché durant la nuit. Il se dirigea vers son blouson, accroché au porte-manteau dans l’entrée. Il glissa sa main dans la poche intérieure, saisit la boîte contenant la bague, réapparut dans la chambre et reprit :
« Pour te porter jusqu’à notre chambre nuptiale si, par le plus grand des hasards, tu acceptais ma demande en mariage.
– Oh, Pierre…
– Veux-tu devenir ma femme ?
– Évidemment, oui, bien sûr ! »
Il ouvrit la boîte.
« Oh, un renard ! Elle est magnifique, cette bague, Pierre, elle a dû te coûter une fortune !
– Elle n’est pas aussi magnifique que toi.
– Tu es fou ! Enfilez-moi la bague au doigt, mon prince.
– Oui. Cette bague est le symbole de notre amour indestructible.
– On s’aimera toujours, jusqu’à ce que la mort nous sépare.
– Non Molly, on s’aimera encore après. Regarde maintenant. Même morte, j’ai été te chercher. Ce n’est pas une couche de terre, aussi épaisse fût-elle, qui va nous empêcher de nous aimer.
– Je t’aime mon Pierre.
– Je t’aime ma Molly. »
Pierre prit la froide main gauche de Molly, écarta avec grand mal son annulaire de son majeur, et poussa la bague le long de son annulaire, qu’il érafla.
« Oh mince, je t’ai fait mal, excuse moi.
– Non, je n’ai pas mal, ne t’en fais pas. C’est ma faute, depuis quelques jours je ne suis pas dans mon assiette.
– C’est normal. Un méchant camion t’a fait très mal l’autre jour.
– Le camion allait vite et il était dur. J’ai pensé à Lola. Pardon, je n’ai pas pu me sauver moi aussi.
– Tu as été héroïque et généreuse. Ne t’excuse pas. Il faudrait plutôt que je te remercie. L’important, c’est qu’on soit ensemble. »
Pierre caressa les cheveux ternes et secs de Molly puis il tira doucement sur le drap, découvrant ainsi son corps nu, couvert d’épaisses cicatrices. Il l’admira pendant de longues minutes, un sourire béat aux lèvres. Son regard s’arrêta sur les petits seins verdâtres de Molly, qui éclata de rire.
« Tu as fini de me dévorer des yeux, petit coquin !
– Tu es si belle que je n’en aurai jamais assez ! »
Il glissa ses bras sous son frêle corps qui s’était un peu réchauffé et assoupli au contact nocturne de Pierre. Il la souleva. Sans un mot, il la conduisit jusqu’à la douche.
« Je ne peux pas me tenir toute seule, je suis trop fatiguée. Tu peux me soutenir ?
– Bien sûr. »
Pierre enlaça Molly tout en restant hors de la douche et, de l’autre main, tourna le robinet. L’eau, qui coulait sur elle, avait pris une teinte brunâtre à ses pieds. Pierre prit un gant, le frotta sur un savon, puis le passa délicatement sur le corps de la morte. Il insista sur les zones plus sombres sur ses hanches. Des morceaux de peau se détachaient sous ses caresses savonneuses. Il tenta vainement de les disposer à nouveau sur la chair de Molly.
« On dirait que ça ne va pas aller en s’arrangeant, Pierre.
– Ne dis pas ça.
– Regarde, mes côtes, là, elles sont en miettes. Ça se voit à l’œil nu, Pierre.
– Oui mais c’est pas grave.
– Ce n’est pas grave quand ça peut guérir. Mais jamais mon corps ne se réparera, Pierre. Je suis morte.
– Ne dis pas ça.
– C’est pourtant la réalité, Pierre. Je suis morte.
– Non, je m’en fiche, je te garde avec moi.
– Comme tu veux, mais ma chair va pourrir. Mes yeux et mon cerveau aussi. Ça a déjà commencé d’ailleurs. Et à la fin, une fois que tout mon corps se sera disloqué, il ne restera plus que mon squelette, grouillant de bactéries affamées qui m’auront dévorée. Je suis morte depuis jeudi Pierre.
– Je ne veux pas.
– Moi non plus je voudrais ne pas être morte. Mais, depuis tout à l’heure, tu m’attribues des pensées, des paroles, des comportements. Crois-tu vraiment ne pas voir qu’en réalité je suis muette et figée comme une poupée ? Ton autosuggestion a des limites. Si tu te focalises sur moi, tu oublies Lola. Je ne peux pas être encore vivante, je ne peux pas : je n’en ai pas le droit ni la possibilité. C’est parce que je suis morte que tu dois partir à la recherche de ta fille. Elle est certainement vivante, elle. Je t’aime et je le dis parce que tu le sais, et tu sais que tu le sais. Et maintenant tu sais également qu’il faut aller chercher Lola. Imagine que je me sois sacrifiée pour rien. Tu ne me fais pas honneur en perdant ton temps et ton énergie avec moi alors que tu ignores où est ta fille. J’ai donné ma vie pour que le camion ne la blesse pas. Continue ma mission. J’ai été le premier maillon de cette chaîne, continue-la. J’existe encore dans ton cœur. Le passé est immuable. Tu es un peu de moi comme j’ai été un peu de toi. Pense à moi encore, mais de la bonne façon, pour que ça te donne de la force et même un sourire, un jour prochain. Arrête de t’apitoyer sur ton sort d’amoureux traumatisé, tu peux encore sauver Lola. Sois un papa combatif.
– Mon dieu, qu’est-ce que j’ai fait ? Qu’est-ce que je raconte ? »
L’eau coulait encore sur le cadavre de Molly. Pierre sanglota à nouveau. Ses larmes acides lui brûlaient les yeux et il avait du mal à respirer. Ses poumons et son cœur étaient écrasés par ses côtes. De longs cris plaintifs s’échappaient de sa bouche sans qu’il n’eût l’impression que c’était lui qui les poussait. Pierre se voyait pleurer, se visualisait pathétiquement inutile et parfaitement vain sur le carrelage de la salle de bain. Puis il se laissa submerger par des vagues de douleur. Il s’écoutait hurler avec colère : « Dieu, tu es un salaud, tu es méchant, je te hais, je veux te tuer de mes mains, non, je voudrais de torturer, t’étrangler, te disséquer, te manger pour ensuite te chier, je te hais, je te hais autant que je l’aime et tu me l’as prise ! »
Une voix lui répondit : « Dieu existe mais pas comme tu le conçois. » Pierre écarquilla les yeux et sembla se calmer. Il se releva et resta immobile quelques secondes, avant que son visage ne se déformât à nouveau par la haine :
« Tu veux me faire devenir fou, tu me fais encore entendre des voix, je te hais et je hais Pierre ! Pierre, Pierre, Pierre, tu n’es qu’un maudit pantin, un pantin de ce salopard de Dieu, ce connard, ce monstre, Dieu est un démon qui se joue de nous, qui se joue de Pierre ! Je ne veux plus être ce Pierre !
– Dieu est bon, mais c’est le Diable qui est en toi qui te fait du mal, qui te fait agir mal. Dieu n’est pas une personne physique, c’est une part de ta personnalité, c’est ta conscience, et Dieu est la part de bon qu’il y a en toi, Pierre.
– Je n’agis pas mal, c’est toi qui me rends fou, c’est toi qui m’as fait perdre deux fois celle que j’aimais, c’est toi qui n’as pas sauvé Romy, qui n’as pas sauvé Molly, qui as laissé Lola se faire enlever ! Crevure !
– Ce n’est pas moi qui te les ai enlevées.
– Ta gueule ! Tu n’as rien fait pour me les laisser, connard ! Et putain arrête de te cacher derrière chaque être humain ! Tu existes et t’es qu’une petite merde ! Tu n’es qu’un lâche ! Tu laisses les gens souffrir, tu laisses les gens mourir, tu laisses les gens se faire piétiner parce que tu laisses d’autres gens les piétiner ! Et on croit en toi, on est des idiots !
– Le libre arbitre est ce qu’il est, c’est à chacun de choisir la voie qu’il veut choisir. Soit il cède à la tentation du Mal, soit il répand le Bien.
– Connard, tu fais exprès de me rendre cinglé, les gens sont des enfoirés et tu restes regarder. Tu n’empêches pas ces enculés de répandre le Mal, de faire souffrir des innocents ! Tu fais des miracles, tu n’as jamais fait de miracle pour moi, tu n’as fait que des antimiracles, tu n’as toujours fait que me maltraiter en me prenant tout le monde ! Papa ! Maman ! Romy ! Molly ! Lola ! Si je te tenais, si je t’avais entre mes mains, je te ferais payer toutes ces merdes que tu oses me raconter !
– Mais je n’existe qu’en toi, Pierre, je suis toi.
– Donc c’est moi que je vais buter alors !
– C’est toi qui décides, Pierre. Tu es ton propre Dieu.
– Je me languis déjà de détruire une partie de ta Création, Dieu de con, je vais me détruire et tu observeras la défaite de mon existence, et cette défaite, ce sera d’abord la tienne. Connard !
– Aujourd’hui, je ne suis pas le Créateur. Je suis le Dieu présent dans ton cœur. Je suis celui qui te tend la main. Je suis celui à qui tu tournes le dos quand tu laisses le Mal t’envahir.
– Enfoiré ! Je suis sûr que tu n’existes même pas !
– Le Diable te murmure à l’oreille que la violence soulagera tes peines, mais il ne tient jamais cette promesse. Après la violence, ta peine est toujours là. Et tu auras même créé de la peine autour de toi. Il se sera nourri de tout ce malheur et, quand tu n’auras plus d’énergie pour cette violence, tu lui demanderas de tenir sa promesse. Alors tu te retrouveras seul avec l’écho de ta culpabilité. Je suis toi. Sauve-moi. »
En entendant ces mots, Pierre se fracassa le crâne contre le miroir de la salle de bain. Le sang gicla contre les quatre murs et Molly en reçut quelques gouttes.
« Tu me hais Pierre, comme tu as raison, tu ne mérites pas de vivre, tu ne sers à rien, je me hais, tu te hais, je vais te débarrasser de ton corps, débarrasse-toi de ton corps, tu me hais de la plus légitime des haines, des haines, haines ! Haine ! Haine ! »
En répétant ce dernier mot, Pierre se cognait le front, encore et encore, en rythme, contre tous les murs de la salle de bain. Puis il frappa de toute sa force son crâne contre la porte. Avec la violence du choc, il chancela tout en serrant son cou de ses deux mains. Il tituba jusqu’au couloir, tourna sur lui-même puis s’évanouit.

Molly… Lola… Je vous vois… où étiez-vous ? Où êtes-vous ? Parlez-moi, par pitié, apaisez-moi, parlez-moi, Pierre, parle-moi, réveille toi !

« Pierre, réveille-toi ! »
Pierre, allongé sur le dos, ouvrit un œil et se demanda où il pouvait bien être. Il ignorait à qui était ce visage d’ange qui se tenait au-dessus de lui. Il bredouilla quelques syllabes :
« Je… mort ?
– Mais non Pierre ! Mais je crois que t’es dans un sale état quand même !
– T’es qui ?
– C’est moi, Carla ! Carla Balconi, je travaille à l’hôpital.
– Hôpital ? Je… ah ma tête…
– Tu es chez toi et tu t’es cogné la tête on dirait. Mais qu’est-ce qu’il s’est passé ici ? »
Carla, agenouillée, suivit du regard les traces de sang sur le sol. Elle entendit couler l’eau de la douche, se leva et jeta un œil dans la salle de bain. Elle n’en croyait pas ses yeux. Elle avait reconnu le corps de Molly dans la douche, suintant sang et autres substances putrides. Carla était habituée à voir des corps de personnes décédées à l’hôpital, mais jamais elle n’avait vu un corps en aussi mauvais état. Nauséeuse, elle se retourna en tremblant vers Pierre, qui s’était redressé et mis à genoux.
« Qu’est-ce que… ? Pierre, tu as été… la… chercher ?
– Je ne lui avais pas dit au revoir comme je voulais. »
Sa voix était froide et monocorde. Carla répondit :
« Mais, ce ne sont pas des choses qui se font Pierre, tu peux avoir des gros soucis ! L’exhumation sauvage, c’est pas légal, t’as craqué là !
– Je sais. Je me sens si seul sans elle, comme si j’étais mort moi-même. Je suis si fatigué. »
En prononçant ces mots, il s’était approché de Carla. Son regard vide s’était dirigé vers la dépouille dans la douche. Il continua :
« Elle est à la fois si près et si loin. On croirait presque qu’elle va se lever et prendre une serviette pour s’essuyer. Enfin, là, on n’y croit pas vraiment… Elle est pratiquement vivante, dans ma tête elle est encore vivante. Mais elle est complètement morte sous mes yeux. J’en fais quoi maintenant ? »
Les paroles crues et désenchantées de Pierre choquèrent Carla qui essayait de ravaler ses larmes. Pierre reposa la question :
« On fait quoi avec son corps maintenant ? On retourne au cimetière, ni vu ni connu ?
– Ben… ça dépend s’il y a du monde ou pas.
– Il y a une solution ?
– Je crois, oui, forcément. Mais ça sera dur. Tu as laissé des traces derrière toi après que tu l’aies… déterrée ?
– Je ne sais pas. La lune n’éclaire pas comme un soleil. J’ai rebouché le trou, la plaque de marbre est toujours là. Si on ne sait pas, on ne voit pas. Enfin, j’imagine. Je n’y voyais pas grand-chose.
– Tu y as été à quelle heure cette nuit au cimetière ?
– Je ne sais pas, mais j’y ai passé plusieurs heures. C’est passé vite, c’était bien.
– C’était bien…
– J’étais heureux à l’idée de revoir Molly.
– Ah. Je vois.
– Alors on fait quoi ? On ne peut pas se débarrasser du corps, c’était celui de celle que j’aimais. Même s’il ne la contient plus, j’y attache un peu d’importance. J’y ai déposé plusieurs milliards de baisers et de caresses. »
Ces mots brisèrent le cœur de Carla. Elle répondit :
« On ira cette nuit. Vers deux ou trois heures du matin. Mais avant, il faut la mettre quelque part. J’espère que tu n’attends pas de visite…
– Je sais. L’odeur…
– Je pensais plutôt au sang qu’il faut nettoyer. Y’en a partout. »
Après quelques minutes de silence, Carla reprit :
« Tu as un drap ? On va sortir Molly de la douche.
– Je vais chercher le drap qui est sur mon lit.
– Tu es sûr de vouloir…
– J’ai dormi deux ou trois heures avec elle sous les couvertures ce matin. Ils sont déjà tachés. »
Carla comprit ce que Pierre avait fait. A nouveau nauséeuse, elle enchaîna rapidement :
« Il est dix-sept heures. Je devais t’appeler si tu ne m’avais pas donné de nouvelles avant vingt heures, mais j’ai préféré me rassurer en te voyant de mes propres yeux. Comme ça, ça m’a évité de me poser mille questions parce que tu n’aurais pas appelé, puis pas répondu au téléphone quand je t’aurais appelé.
– Te rassurer ?
– Je voulais être sûre que ça allait. Et je crois que j’ai bien fait de venir.
– Je vais chercher les draps et les couvertures.
– D’accord, et après on nettoiera la salle de bain, et tu pourras te passer la tête sous l’eau. Faudra désinfecter tes petites coupures sur le front. »

Il était vingt heures. Sur le lit, Molly était entièrement enroulée dans un drap et des couvertures. Carla s’était occupée des blessures que Pierre s’était faites à la tête. Par chance, il n’avait que des entailles superficielles et quelques bosses. Ils étaient assis par terre, l’un à côté de l’autre, adossés à un mur de la chambre.
« Tu vois, Carla, je l’observe là. Je ne vois aucun mouvement sous les couvertures. Ce matin, j’aurais tellement voulu qu’elle soit vivante que j’aurais vu les couvertures bouger. Là, je me dis vas-y, déroule-la, ça l’empêche de respirer tous ces trucs sur sa bouche. Et je me demande même si je ne suis pas en train d’empêcher un miracle en ne l’espérant pas.
– Pierre…
– Je l’ai entendue me parler ce matin. Je te jure. A un moment, j’ai oublié que c’était moi qui voulais le croire. Je me suis retrouvé à croire à mon propre mensonge.
– Mais tu en as conscience maintenant, ça va mieux là ?
– Je deviens fou, Carla. Mais en fait, pour être honnête je ne me suis jamais senti complètement bien. Je suis fou.
– Qui ne l’est pas ?…
– Je veux pas faire de la philo de comptoir, mais en gros il suffit de changer son regard pour changer sa vie. En bien ou en mal. Si on veut changer, ça commence par un mensonge, ou en tout cas une idée dont on veut se convaincre et à laquelle on ne croit pas du tout au début. Mais on sait que ça va être bon pour soi d’y croire. Parce que, si tout allait bien, on n’aurait pas envie de changer de façon de penser.
– Je vois ce que tu veux dire. Il faut se faire violence pour surmonter ses problèmes.
– Si on veut ressentir du très bon, il faut s’ouvrir et être prêt à se prendre de longs coups de hache entre les deux yeux entre deux petites douceurs éphémères. Quitte à être blessé, j’ai toujours préféré essayer. Je me considère comme un miraculé. Logiquement je n’aurais pas dû rester aussi naïf à mon âge.
– Ce n’est pas de la naïveté de ne pas être aigri, Pierre.
– Je n’ai jamais réussi à doser. Je suis naïf jusqu’à ce que je sois aigri. Et après je quitte mon aigreur quand je me laisse aller à redevenir naïf. Je n’apprends jamais la leçon.
– Pierre, tu ne peux pas être parfait… C’est normal de ressentir des choses négatives parfois. On est humain, on a des émotions. On dirait que tu cours après une sorte de perfection émotionnelle.
– Je n’en peux plus de mon cerveau, de mon corps. C’est comme… une prison remplie d’émotions et de sentiments, une prison dans laquelle je me noie. Ce matin, mon crâne n’était plus une prison quand j’ai perdu les pédales. Il vaut mieux sourire à tort que pleurer à raison. Je suis fou. Et j’ai la gueule de bois. Ce soir j’ai décuvé… »
Pierre soupira :
« Je n’ai jamais réussi à comprendre la limite entre autosuggestion et lucidité. J’ai beau faire des efforts, je ne sais jamais où j’en suis. Parfois j’ai peur. Parfois je me sens ridicule d’avoir eu peur et toutes mes craintes s’évaporent. Je ne sais pas comment vivre, s’il faut vivre intellectuellement ou émotionnellement.
– Il y a un peu des deux, je pense.
– Comment faire pour vivre ? Être égoïste et penser à soi-même, être altruiste et se nier, quel juste milieu ? Pourquoi on est de droite et pourquoi on est de gauche ? Comment aimer correctement sans devenir cannibale ? Comment laisser respirer sans s’absenter trop longtemps ? Comment être utile sans se sacrifier ? Est-ce qu’on peut avoir raison ? Est-ce qu’on peut avoir tort ? Est-ce qu’il faut penser pendant des heures et des heures avant de faire quoi que ce soit, pour peser le pour et le contre ? Est-ce qu’il faut essayer de faire du mieux qu’on peut ? On s’arrête de réfléchir quand ? Quand on a raison ou quand on n’en peut plus ?
– Tout le monde se pose les mêmes questions… Tout le monde devrait.
– Pourquoi on ne peut pas tout simplement vivre, sans réfléchir ? J’ai toujours eu besoin de me rassurer, mais je n’ai jamais pensé mériter qu’on me rassure. Ou alors je n’ai jamais pensé qu’on pouvait me rassurer. Ou personne n’a jamais vraiment été à la hauteur. Je ne sais pas si c’est ma faute ou la faute des gens, les gens qui m’ont cassé et rendu inapte à être heureux. Je me sens vide et minable, depuis longtemps.
– L’idéal, c’est de ne pas faire dépendre son bonheur de quelqu’un d’autre. Il faut vivre, trouver des occupations intéressantes. On a d’abord besoin d’amour propre.
– L’amour, moins on en a, plus on en veut. Mais plus on se sent en demande, plus on se sent minable. A force de pas en avoir, on se dit qu’on n’est pas fait pour en avoir. Ou même qu’on est fait pour ne pas en avoir. Quand on nous en donne, on ne sait plus comment faire.
– Molly t’en a donné, non ?
– Après le départ de Romy, quand Molly m’a tendu la main, j’ai mis plusieurs mois à concevoir qu’on était un couple. Je ne voulais pas lui demander.
– Lui demander quoi ?
– Si on était un couple.
– Elle était si distante ?
– Je ne sais pas. Je ne voulais pas être impatient et risquer de tout gâcher, s’il y avait quelque chose à gâcher. Donc j’ai juste considéré qu’il n’y avait rien et qu’il n’y aurait rien.
– Ça se passait comment alors, si tu ne savais pas pourquoi elle était à tes côtés ?
– Je me disais que poser des questions aurait pu la faire fuir. Il valait mieux ne pas savoir et continuer de croire.
– Elle n’avait pas grand chose en retour alors.
– Je pensais toujours à Romy quand j’ai rencontré Molly.
– Tu la laissais venir pour être sûr, c’est de la prudence normale.
– Avec le temps, elle m’a convaincu. J’ai longtemps cru qu’elle me souriait par pitié, pour être gentille, ou alors parce qu’elle m’aimait, oui, mais pour de mauvaises raisons.
– Il paraît qu’on tombe toujours amoureux pour des mauvaises raisons et on quitte toujours pour des bonnes raisons. Le cœur parle fort, puis le cerveau reprend le dessus avec le temps. On n’argumente pas les sentiments, on ne peut pas les contourner.
– On pourrait.
– Oui mais refuser d’être humain, c’est refouler sa nature. Les sentiments, c’est pas quelque chose de mal. C’est quelque chose de normal.
– C’est quelque chose d’invisible. Les sentiments, ça n’existe pas vraiment. Il n’y a que leurs conséquences qui sont visibles. A force de ne voir que des conséquences, sans jamais voir de causes rationnelles, on est perdu.
– Il faut avoir un peu confiance en soi et en la vie, Pierre. Les gens se contentent de ce qu’on leur donne. C’est un peu fou de vouloir voir le sentiment. Seule l’autre personne peut en avoir la preuve physique, sa manifestation dans sa poitrine.
– Le médecin ausculte son patient. On tousse à cause de la tuberculose, d’une bronchite. L’asthme aussi fait tousser, ou un rhume, ou une salive mal avalée… Et tout le monde a sa façon de tousser pour une même cause. Et chacun a sa façon de tousser selon chaque cause. Et moi j’ai toujours eu peur de ne pas vraiment connaître Molly.
– Tu avais peur d’être déçu ?
– Je n’avais jamais eu peur d’être déçu parce que j’étais naïf. Et je l’ai pourtant été, souvent. Je ne sais pas si on me réveillait d’une illusion ou si on me mettait au courant d’une mise à jour horrible. Les gens changent ou les gens se mentent. Parfois l’un puis l’autre.
– Y’a de quoi devenir parano, je te comprends.
– Puis j’ai rencontré Romy. Et là c’était formidable. Enfin, c’était affreux aussi. Comme si on se blessait soi-même et que l’autre avait le médicament qui apaise la douleur. Ça n’a aucun sens ce que je dis…
– Si, ça en a.
– Dis-moi si ça t’ennuie. Je parle, je parle, tout sort maintenant. Je n’ai jamais raconté tout ça à personne. Je suis fatigué, je veux me purger.
– Continue, c’est intéressant et puis j’apprécie que tu me fasses suffisamment confiance pour que tu me racontes tout ça.
– Tu m’as beaucoup aidé, je serais très bizarre de ne pas te faire confiance. Je ne peux pas me permettre de ne pas te faire confiance, même.
– Tu as besoin d’un coup de main et je me sens capable de t’être utile. Tu n’as plus de voiture, tu es seul, et tu veux partir à la recherche de ta fille. Ton histoire me touche. C’est maintenant un peu mon histoire aussi. A deux c’est toujours plus facile de réfléchir et d’agir. Il faut que tu sois fort pour Lola.
– Lola est la fille de Romy. On l’a eue par accident alors qu’on était étudiant. Avant de tomber enceinte de Lola, elle habitait chez ses parents. Elle faisait des crises, souvent. Mais quand on a emménagé ensemble, les crises ce sont arrêtées. Jusqu’à la naissance de Lola. Après sa naissance, elle a fait une dernière crise.
– Des crises ? Quel genre de crises ?
– Je n’ai jamais compris. Elle voulait s’éloigner de tout. Enfin, de moi surtout, je crois.
– Elle avait un caractère difficile ?
– C’est pas ça. Elle était intelligente et sensible. La plus douce du monde. Mais ses crises étaient déclenchées par je ne sais trop quoi. Je n’ai jamais su. Je n’ai jamais voulu insister, de peur de provoquer une nouvelle crise.
– Et ça se passait comment, ses crises ?
– Au début elle fuyait mon regard, s’énervait pour un rien, puis refusait de me parler et devenait violente.
– Physiquement ?
– Non, elle cassait des objets, des affaires à elle, donnait des coups de poing dans les murs…
– Ho. D’accord.
– Et puis elle s’enfermait chez ses parents, ne donnait plus signe de vie pendant plusieurs jours. J’imaginais qu’elle parlait à d’autres dans ces moments-là. Je me disais qu’elle me méprisait, mais c’était même pas ma faute, ça se trouve.
– Tu n’as absolument aucune idée de la cause de ses crises ?
– Aucune idée.
– D’accord. Mais si elle parlait à d’autres gens, c’était peut-être pour se décharger de cette violence, se purger. Elle ne voulait pas te blesser ou que tu la voies dans un tel état de nerfs.
– J’aurais pu tout encaisser, mais elle n’était pas apte à communiquer quand ça arrivait.
– Tu faisais quoi pendant ce temps ?
– La seule chose à faire, c’était d’attendre. J’allais en cours, je n’étais pas très attentif. J’avais les yeux rivés sur mon téléphone. Ça pouvait durer un seul jour. C’était génial quand ça durait un seul jour. Mais ça a duré quatre mois, la dernière fois.
– Et tu attendais sans aller la voir, sans la contacter ?
– Tous les soirs j’allais rôder autour de chez ses parents, pour voir s’il y avait de la lumière dans sa chambre. Si c’était le cas, il y avait une chance pour que ça aille mieux. Alors j’allais sonner, et elle m’ouvrait et me refermait la porte au nez.
– Dis donc.
– Quand je lui téléphonais pour savoir pourquoi je n’avais pas eu de nouvelles, ou tout simplement parce que j’avais envie d’entendre sa voix, elle me reprochait de m’être manifesté. Elle me disait que j’aurais dû deviner qu’elle était en crise et que lui parler empirait son état.
– Vous êtes resté ensemble combien de temps ?
– Deux ans. J’avais peur qu’elle me trouve trop égoïste de vouloir être rassuré alors qu’elle, elle allait mal. J’avais toujours peur qu’elle coupe les ponts, sur un de ces fameux coups de tête féminins que j’avais bien connus avec mes anciennes petites copines.
– Ah bon ?
– Oui, ça m’arrivait tout le temps. Avec toutes. Tout se passait bien. Et finalement elles partaient. Sans que je m’y attende.
– C’est moche, ça.
– Avec Romy, j’ai réussi à me faire discret. J’ai arrêté d’appeler pendant ses dernières crises. J’étais mort d’inquiétude, mais c’était égoïste d’être inquiet.
– Mais non, on a le droit d’être inquiet pour ceux qu’on aime, tout de même.
– Oui mais l’amour est toujours égoïste, dans le fond. Même le plus amoureux, il présuppose qu’il peut se faire aimer. Sinon il cacherait ses sentiments sans jamais le faire savoir.
– Je ne suis pas d’accord avec toi, mais je comprends ce que tu veux dire. L’amour, c’est un pari qu’on fait. On peut être déçu mais si on s’entend bien avec quelqu’un, ça peut durer.
– Je trouve qu’il y a quelque chose de prétentieux quand on dit je t’aime à quelqu’un.
– Pourquoi ?
– L’amoureux est en attente d’un amour partagé, d’un amour équivalent à ce qu’il ressent de la part de l’autre. Ça a un côté agaçant d’être comme ça, de vouloir des compliments, des marques d’affection, comme si on ne pouvait pas juste vivre sa vie et donner à l’autre…
– Tout le monde aime les petites douceurs, les câlins, les preuves d’amour. C’est normal ça, Pierre. Il ne faut pas culpabiliser parce qu’on veut être aimé. Tu donnais, tu étais en mesure de t’attendre à quelque chose en retour.
– J’étais devenu hermétique à tout, toutes les preuves d’amour. Donc malgré ses gentilles attentions entre ses crises, je flippais.
– Mais Pierre, les crises de ce genre, c’est horrible. C’est l’enfer d’aimer quelqu’un d’instable comme ça. Tu restais avec elle quand même, ça voulait dire que tu tenais à elle pour de vrai. Elle s’en rendait sûrement compte.
– J’avais peur que ça passe pour quelque chose d’obsessionnel et que ça la fasse fuir.
– Attends, Pierre, je vais te dire un truc. Je suis tombé sur pas mal de mecs qui étaient détachés et infidèles, de manière obsessionnelle aussi. Ces hommes, c’était des salauds. Si l’amour fait fuir, c’est qu’il n’est pas partagé. L’amour doit faire rester. C’est mieux d’être comme tu es, c’est plus joli que d’être un salaud.
– Pour moi, les salauds sont juste de grands romantiques blasés, avec le cœur brisé.
– Tu dis ça parce que tu es du genre à excuser toujours tout à tout le monde, ça se sent. Il y a des hommes qui restent constants et classes, même s’ils ont eu le cœur brisé plusieurs fois. Je suis sûr que des hommes peuvent être suffisamment expérimentés pour être matures sans être devenus des connards aigris. Ce n’est pas une légende, l’homme mature et tendre, même si je n’en ai jamais rencontrés. J’ai même laissé tomber les hommes à un moment. Bref, regarde les efforts que tu faisais sans hésiter, par amour. Tu supportais ses crises, c’est quasiment héroïque. C’est héroïque, même.
– Non, j’étais pas un héros. Je n’avais pas le choix, puisque j’étais amoureux d’elle.
– On ne choisit pas d’être un chic type, tu as raison. Elle ne prenait pas soin de toi. Elle était dangereuse, et tu ne voyais que ce qu’elle pouvait t’apporter de bon, en ignorant le mauvais. C’est la preuve que t’es un bon gars. Bon pour les autres. Mais pas bon pour toi-même malheureusement.
– Je ne pouvais pas la quitter.
– Tu en avais envie ? Tu sentais que c’était quelque chose qu’il fallait faire ?
– Non, à aucun moment j’ai pensé ça. Les moments les plus difficiles étaient compensés par les longues périodes sans crise. J’espérais qu’un jour elle irait mieux. Pendant sa grossesse, elle avait changé. Elle me semblait plus sereine. Mais Lola est née et après elle a eu une dernière crise, la pire de toute.
– Raconte-moi cette dernière crise… si ça ne te dérange pas bien sûr.
– Oui. C’était il y a… plusieurs années… je n’ai même plus la notion du temps. Peut-être environ sept ans. Oui. Lola a sept ans.
– La dernière crise s’est produite juste après sa naissance ?
– Oui, quelques semaines après, je ne sais plus. Cette dernière fois, elle était partie et elle avait laissé Lola à l’appartement avec moi. Après une semaine sans nouvelles, contrairement à ce que je m’étais promis, j’ai appelé sur son portable. Elle n’a pas répondu. Je me disais que je tenais plutôt bien le coup, peut-être parce que j’étais occupé avec Lola. Ah, ça me revient, elle avait deux mois. C’était pendant les vacances de Pâques, donc j’avais le temps de m’occuper d’elle. La fin des vacances approchait, donc j’ai appelé les parents de Romy, parce que je devais retourner en cours. Je voulais essayer de la faire revenir. Mais Romy n’avait pas été chez eux pendant cette crise. On a appelé la police. On l’a trouvée dix jours plus tard.
– Où ça ?
– Chez un ami.
– Elle y était depuis longtemps ? Elle y faisait quoi ?
– Oh rien de spécial. Elle s’était pendue et cet ami aussi. Et ça devait faire un sacré bout de temps puisque le corps de son ami, un peu en surpoids, s’était décroché de la tête et gisait par terre quand la police a défoncé la porte. »

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